Le tireur!

                Le soleil de l’après-midi assèche rapidement la rosée du matin. Les gens s’accumulent dans les rues. La boutique est ouverte depuis maintenant deux bonnes heures et les clients affluent déjà autour de Naden.

                        Depuis toujours particulièrement discrète et réservée, Naden n’a pourtant jamais donné sa place à la bijouterie ou elle travaille. Au contraire, elle la mérite chaque jour que Dieu fait. Pour l’instant, elle ne fait qu’essayer de gagner de l’argent pour ses études, mais comme c’est en gemmologie, elle patauge déjà dans la bonne sauce épicée. Bien sûr, vendre des bijoux n’est que partie très infime de ce qu’elle veut faire de ces futures compétences, mais pour le moment, tout ça lui convient bien.

                        En terminant le paiement de la facture d’une dame venu chercher une bague de nouveau-né pour sa nouvelle petite fille, le téléphone se met à sonner. Le livreur de pierre précieuse sera en retard. Bloqué dans la circulation, il ne pourra pas arrivée avant la fermeture de cinq heures. Laura, la propriétaire de la boutique ne sera pas très contente de devoir rester en magasin pour attendre sa livraison. La gardienne de son fils est malade et elle doit libérer son mari avant son départ pour l’aéroport. Pas le choix, Naden restera à sa place. Ça lui donnera l’occasion de faire du ménage dans l’atelier de confection, de nettoyer la lustreuse et le coin résine, de ranger par valeur les différents types de chaîne et de tester ses connaissances en matière de pierre précieuse. C’est une façon différente d’étudier ses cours.

                        La journée passe plutôt rapidement. Peut-être trop même. Naden termine d’emballer dans une boite cadeau le médaillon acheté à l’instant par un vieil homme pour sa nièce. Une magnifique pierre de quartz violette. Autrement dit, une améthyste.  Taillée en goutte d’eau géométrique et montée sur une chaîne en duralium, c’est un bijou doux et raffiné pour une jeune fille. En ajoutant à la petite boite un joli nœud en ruban argenté, Naden donne un coup de ciseau sur chaque languette pour les faire friser.

                        -Trente  dollars et quarante cents, monsieur, dit-elle en déposant le cadeau dans un sac au logo de la boutique.

                        -Voilà, ma gentille dame.

                        L’homme lui tend deux billets de vingt dollars et une pièce de un dollar. Naden lui rend sa monnaie et  lui donne le sac avant de lui souhaiter une excellente fin de journée et de verrouiller la porte derrière lui.  Elle se dirige ensuite vers le comptoir de la caisse et en sort le livre de compte. Une demi-heure plus tard, Laura sort de l’atelier, presse l’épaule de Naden en signe d’au revoir et quitte la boutique en un pas de course à demi retenu.

                        Faire les comptes de la boutique lui prend environ trois quarts d’heure. Elle sert ensuite le grand livre et dépose les enveloppes de dépôt dans le petit coffre et le contenu restant de la caisse au-dessus de ce dernier à l’intérieur du coffre-fort. Comme le livreur ne pointe toujours pas le bout de son nez, Naden entreprend donc de s’atteler à ce qu’elle prévoyait faire. En s’enfonçant dans l’atelier, elle commence à vider les compartiments des pierres précieuses dans le but de réorganiser les compartiments. Y plaçant chaque pierre par ordre de couleur. De la plus froide à la plus chaude. Elle pose les diamants dans le premier petit tiroir, suivit de prêt par le quartz blanc, le cristal et l’émeraude, puis le jade, l’aigue-marine et ainsi de suite jusqu’à l’onyx. Elle prend un morceau de diamant noir non taillé et se met à la scruté à la loupe pour observer toutes ses particularités. De discrètes encoches se retrouvent vers le noyau de la pierre et les différentes arrêtes de la pierre son striées de roche sédimentaire qu’il faudra retirer au moment de la tailler. Elle devine le diamant d’une valeur d’environ neuf quarras, ou quelque chose comme ça. Elle n’est pas encore très douée pour établir les valeurs. C’est probablement plus pour celle-ci. Elle se dit qu’elle continuera d’apprendre et qu’un jour elle sera la meilleure. Non seulement pour établir avec certitude la valeur de chaque pierre précieuse, mais aussi pour les tailler avec patiente et précision.

Elle positionne la boite à compartiment sur le bureau en angle de 90 degré par rapport au coin du fond de la table. Naden poursuit son ménage en rangeant par catégorie d’outil le reste des instruments sur la table de confection et recueille la poussière de pierre dans un contenant prévu à cet effet. Il pourra éventuellement être utilisé pour autre chose. Elle range ensuite dans des bacs les moules, outils, colorants, polymères et tous matériels propice à la création de bijoux en résine et les dépose sur une étagère au-dessus de l’établit et de la machine à lustrer les pierres. Puis elle passe le plumeau un peu partout.

Elle range les chaînes en acier inoxydable quand la sonnette de l’arrière-boutique se met à sonner nerveusement. Le livreur est enfin là. La jeune fille cours vers la porte de derrière, désactive l’alarme de sécurité et ouvre la porte à l’homme tant attendu.

Trapu, grisonnant, moustachu, mais un regard détruit et désintégré par la peur. Le livreur n’est malheureusement pas seul. On le menace avec une arme à feu collé sur sa nuque. Le responsable porte un bandana blanc et rouge qui lui cache la bouche mais pas les yeux.  Ses yeux brun noir n’ont pas l’air d’avoir envie de plaisanter.

-Recule, hurle-t-il à son intention. Dépêche-toi!

Naden lève les mains en l’air en obéissant. La seule crainte qui la taraude pourtant sur le coup, c’est de savoir Laura en colère contre elle pour avoir laissé un inconnu pénétrer la boutique après fermeture. Mourir importe peu. Laura la congédiera-t-elle? 

Un inconnu? Non! Deux. Le second malfrat fait son entrer avec un gros sac de sport et commence à y fourrer tout ce qu’il y a de valeur. L’homme à l’arme force le livreur à s’asseoir sur le sol près d’une étagère vissée au plancher et le ligote là avec une vieille corde que Laura gardait dans une de ses boites. Il pointe alors Naden de son fusil et la force à se retourner, puis la pousse dans le dos pour la faire rejoindre le devant de la boutique. Il la conduit près de la caisse et la pousse encore de nouveau avec son arme cette fois.

-Ouvre-la, lui ordonne-t-il nerveusement en pointant le tiroir-caisse, puis à nouveau avec le fusil.

-Il n’y a rien dedans, tremble-t-elle.

-Te fou pas de moi, où est l’argent?

-Dans le coffre-fort.

-Alors ouvre-le et grouille.

Elle s’exécute et lui refile les deux-cent dollars de fond de caisse.

-Il en manque, où est le reste? Vous les bijouteries, vous garder toujours tous vos bénéfices en boutique.

-Dans le petit coffre, mais je ne connais pas le code, c’est ma patronne qu’il l’a.

-Argh, rage-t-il, impatient.

Il commence à se gratter la tête avec son arme avant de la rediriger sur elle. L’autre entre en trombe dans la boutique en balançant le sac sur le comptoir. En sursautant, Naden lève les mains plus haut, mais baisse la tête effrayée.

-Où es le cash? Cri-t-il.

-C’est pas elle qui a le code et ce genre de truc est presque impossible à cracker.

-Bordel.

Naden profite alors qu’ils soient occupés à réfléchir à une solution pour actionner le bouton de sécurité sous le comptoir qui contacte directement la police. 

-Toi, viens ici, l’interpelle l’homme armé.

Elle lui obéit sans un mot. Bien qu’elle ne puisse l’identifier, elle lui trouve la carrure d’un homme. Plein de muscle, même s’il ne semble pas vraiment être le dominant du duo. Sa voix est grave et chaude, mais son teint froid s’harmonise à merveille avec la verdure tropicale qu’il a au fond du regard. En passant de l’autre côté du comptoir, Naden peine à regarder ailleurs. Lui ne semble pas vraiment la voir. Cela importe pourtant peu. La peur et l’horreur semble se dissiper.

Les deux complices se hurlent dessus et s’insultent. Celui du sac reprochant à l’autre d’être stupide. Toujours menacée par l’arme, Naden tente un déplacement, mais elle est vite remise à sa place par l’alpha et celui qui tient l’arme croise son regard. Sur le coup il reste léthargique, ne pouvant se détourner. Une pensée traverse l’esprit du voleur : Comment a-t-il pu la menacer tout ce temps et ne pas la voir vraiment? Naden a les yeux plein d’eau, mais lui semble sereine. Comme si elle savait inconsciemment qu’il n’avait pas l’intention de lui faire le moindre mal.

Soudain, les sirènes de police retentissent.

-Merde, dit le porte bagage.

Il passe le sac sur son épaule et quitte l’arrière du comptoir. Les phares s’allument, la lumière est aveuglante.

-Vous êtes cernés, cri la voix d’une policière.

L’arme à feu vise toujours la tête de Naden, mais ni elle ni le tireur ne se sentent la force de bouger. C’est alors que l’autre le pousse violemment pour le sortir de sa torpeur et le coup part.

Le temps semble s’arrêter pour la jeune fille. Une seconde de silence paraît des heures et les yeux décomposés et coupables du tireur ne sont pas pour la rassurer. Le temps ralentit, mais son pouls file à toute vitesse. Le sang dégoute sur le beau plancher de Laura et la douleur étreint la chair de Naden comme un souffle brulant. Elle sait ce qu’il se passe, mais préfère voir et envisager ce qui ne se passera pas.

La balle à traverser son bras, à la naissance de sa main. Elle ne sent déjà plus le flux nerveux dans ses doigts. Déjà, elle la perd. La main qu’elle utilise pour travailler, pour tailler les pierres de petite valeur à l’occasion de ses cours. Elle refuse de détourné les yeux. Voir le trou béant dans la chair de son poignet. La douleur liée à ses os brisés lui donne suffisamment d’informations qu’elle aurait aimé ne jamais connaître.

L’homme armé baisse son bras chargé et voulant se diriger vers Naden, celle-ci pousse un cri à lui déchirer la gorge, le figeant sur place, proscrit.

-Rendez-vous! Ordonne la police derrière la porte.

Le regard du tireur se décompose de regret, mais Naden ne le regarde plus. Il se fait tirer vers l’arrière par son complice et ils disparaissent ensemble dans l’arrière-boutique. La police entre à ce moment, les suivant de près, mais reviennent bredouille quelques secondes plus tard.

-On les a perdu, annonce le blouson de l’un des agents.

Recroquevillée près du comptoir et du présentoir de bijoux en résine, Naden ne cesse de sangloter. Une policière vient la rejoindre et recouvre son poignet d’un linge. Cette dernière tente de lui parler et de la rassurer, mais tout ce qu’elle entend sont les battements saccadés de son propre cœur. Le monde autour d’elle semble passé en mode muet.

Puis, elle réalise quelque chose qui lui glace le sang. Avec une telle blessure, elle ne peut pas espérer devenir la gemmologue qu’elle aurait voulu être. Une gemmologue handicapée d’une main, c’est comme un écrivain sans inspiration. Au mieux, elle sera condamnée à passer sa vie à montrer aux autres comment vivre celle qu’elle aurait voulu avoir.

En cet instant, comme elle aimerait crever les yeux de son beau tireur elle-même en souhaitant de toutes ses forces que son rêve à lui soit de voir le monde.

Un vieux miracle!

Les roches et les racines me font mal aux pieds. J’ai traversé l’océan et les kilomètres expressément pour le voir. Je voulais me libérer de tout ce qui pouvait pourrir mon existence.  Les doutes, les jalousies, les inquiétudes, les dégoûts que j’éprouve face au monde. Face à moi. Face à des aspects de moi. Peut-être que je veux simplement me libérer de moi-même. Peut-être. C’est encore flou dans ma tête. J’espère qu’il saura m’aider à tout éclaircir.

Marchant dans ses pas, j’en profite pour l’observer un peu. Sa robe jaune et rouge ainsi que sa tête de boule à zéro confirme son statut de moine. Il semble serein. La montée ne semble pas le fatiguer outre mesure. Moi. Toute l’eau de mon corps se déverse sur le plancher de la montagne. Mes poumons menacent de m’abandonner à mon sort. Mon souffle se fait de plus en plus court. Saccadé. Sec. Je ne pensais pas que le chemin pour atteindre le sommet serait si long. J’aurais dû m’emporter une barre protéinée. J’ai l’impression de me sentir en train de maigrir. Je ne sais pas si c’est écrit dans une étude ou quelque part ailleurs, mais d’après moi, c’est mauvais signe.

On finit malgré tout par atteindre le sommet. Après un autre cinq minutes de marche environ, il se met à respirer l’air à grande bouffée. Il sort ses mains de ses manches. Il s’installe sur l’herbe en indien. Il se penche légèrement sur le côté pour attraper une petite poche d’eau dans sa besace. Il en prend une courte gorgée avant de me la tendre pour que je fasse de même. Je la prends et en bois un peu en essayant de toucher le moins possible le bec. Je le lui rends. Il la dépose près de lui, puis me fait signe de m’assoir en face de lui.

Je m’exécute en silence. Instinctivement, je place mes bras sur mes cuisses et forme deux cercles avec mes doigts. Un par main. Puis, je prends une grande respiration et ferme les yeux. J’entends soudain un claquement de doigt et ouvre les yeux. Il me présente calmement ses paumes avant de les placer en bol sur sa robe. Je l’imite un peu gênée.

-Maintenant, tu peux fermer les yeux, m’indique-t-il. Prend une grande respiration. Vide ton esprit. Ne pense plus à rien.

J’essaie quelques minutes. Je suis religieusement ses instructions. Rien n’y fait. Ce n’est pas que je ne veux pas. J’aimerais la vider ma tête. J’en découperais bien chaque pensée au jet d’eau. On dirait que mon passé me cri dans les oreilles. Qu’il m’implore désespérément de ne pas le laisser tomber.

«Laisse-moi tranquille! J’ai besoin de m’émanciper de toi, Mémoire. Je ne vois rien d’autre pour avancer. Rien pour accepter. Je ne veux pas t’oublier. Je veux seulement que tu arrêtes de me faire mal.»

-Je n’y arrive pas, murmurai-je en laissant mes épaules tomber.

Je lève les yeux. Il n’ouvre pas les siennes. Il chuchote posément.

-Concentre tes pensées sur ta respiration. Seulement ça. Ressens l’air entrer dans tes poumons! Sens l’air ressortir par ta bouche!

Sa voix s’estompe au fur et à mesure, mais ne s’arrête pourtant jamais. Je referme les yeux et écoute sa voix. Son murmure s’infiltre dans ma tête. Il me demande d’inspirer. Je le fais. D’expirer. Je le fais. Ça fini par devenir machinal.

Soudain, je sens un nœud se former doucement dans mon ventre. Non! Il ne se forme pas. Il se renforce. Il était déjà là, je crois. C’est l’impression qui me vient. Il monte par mes nerfs. Je les sens vibrer. Vrombir. S’éclaircir. Le nœud atteint ma poitrine. Récupère un peu de douleur. Un peu de peine. Un peu de colère. Un peu de solitude. Un peu de joie aussi. Je ne peux pas la retenir. Je n’y arrive pas. Le nœud dans ma moelle épinière. Le nœud dans ma gorge. Il s’expulse en même temps qu’un grand soupir. En même temps qu’une larme.

Je reste interdite encore un moment. Ça faisait plusieurs heures déjà qu’on méditait. Ça ne m’en paraît que quelques minutes.

Je me risque enfin à ouvrir la paupière. Ce n’est plus un moine devant. Un visage que je reconnais. Un visage que je n’aurais jamais cru voir un jour. Un visage que j’ai toujours regardé en pleurant. Le visage d’un homme dont la vie est perdu depuis près de cinquante ans. J’en ai toujours rêvé. Le voir. Le toucher. Lui parler. Son sourire. Sa bienveillance. Sa grandeur. On m’en a toujours fait l’éloge. Je n’ai jamais pu juger par moi-même. On m’a dit de lui rendre hommage. De ne jamais salir son nom. On m’a dit que c’était un grand homme. On m’a dit que c’était un miracle. Qu’il aurait déjà dû mourir jeune. Mais il a vécu longtemps. Longtemps pour ce que la vie était censée lui avoir accordée. Il a eu des enfants. Des enfants qui ont eu des enfants. Des enfants qui sont devenues des miracles. Simplement parce qu’il en était un.

On m’a dit que parce qu’il s’est montré fort. Parce qu’il s’est battu pour sa vie le plus longtemps qu’il ait pu. Je devais être forte aussi.

En cet instant, je ne pense déjà plus à tout ça. Je sais seulement que j’ai toujours rêvé le rencontrer et qu’on a fait que m’en parler. Maintenant, je le vois. Son sourire me charme. M’apaise. Me réconforte. Je pleure physiquement. Je ris intérieurement. Je ne fais que le regarder et c’est suffisant. Je me sens bien. Vraiment bien. Le coucher de soleil perce les nuages. Ce moment est juste magique. Je ne crois pas que ce soit une illumination comme on en parle dans les films, les livres ou les témoignages. Sans doute une image mentale qui disparaîtra bientôt. Je m’en fou.

Grand-père,

Je sais que ce n’était pas toi, mais j’ai senti une grande chaleur qui m’a émut ce jour-là. Tu m’as libéré.

En pliant le bout de papier, un rayon de lumière perce la cime des arbres. Je le dépose ensuite sur l’épitaphe, sous une pierre noir que j’ai rapporté de mon voyage au Népal.

Le patin meurtrit!

Les lumières sont tamisés et les acclamations s’élèvent avant de retomber. Un silence de plomb règne alors dans la salle et les patineurs font leur entrée sur la piste. Se préparant à performer, les candidats se tournent l’un vers l’autre puis s’immobilisent.

                Soudain, la musique démarre et les corps se séparent de chaque côté de la piste avant de se rejoindre au centre. Pieds entrelacés sans tomber doublé d’une vrille à un pivot parfaitement exécuté.

                Et le duo continue de plus bel avec sa main droite sur ses hanches et leur main gauche serré comme scellé par la voie du destin. Un tourniquet sur place vient poursuivre la chorégraphie en faisant voler sa queue de cheval dans une tornade artistique alors que son partenaire la tient gracieusement en souriant d’un regard des plus tendres.

La figure suivante emporte les deux danseurs dans une splendide arabesque synchronisée et combinée et se poursuit sur un changement de pivot provoquant une soudaine marche arrière. Un freinage saccadé et calculé permet au garçon de faire tournoyer sa compagne entre ses bras comme un ballon dans un panier de basket-ball. Elle est alors projetée vers l’arrière et son patin droit engage un chemin vers l’oreille de son partenaire. Puis, sa jambe gauche relâchée rejoint l’autre côté de son cou, alors que ses avant-bras sont fortement et rapidement agrippées par des mains puissantes trônant au bout de bras forts en musculature. C’est ainsi que débute une volée spectaculaire entraînant la jeune femme dans un tourbillon haletant la faisant se balancer de haut en bas à l’imagine d’un looping dans une fête foraine.

Les spectateurs, littéralement positionnés au bout de leur siège, sont aux abois et semblent ne pas être en mesure de respirer normalement, dans l’espoir que cette figure ne fasse résulter aucune blessure grave chez la candidate, sachant qu’il s’agit là d’un mouvement très risqué. Seulement, la protection d’un titre de champions national se doit d’être honorablement défendu et nécessite parfois la prise d’un risque important. C’est une décision difficile à prendre, car la sécurité corporelle est remise en doute, c’est un choix artistique qu’il fallait prendre étant donné l’importance de la compétition. Ces jeunes gens méritent, de toute évidence, largement leur titre.

Heureusement, la figure est une agréable, même surprenante réussite et la patineuse se libère harmonieusement de l’emprise de son partenaire en rabattant ses jambes au-dessus de sa tête, les mains se détachant dans la volée, réalisant un formidable flip arrière, le brouhaha des applaudissements et les cris des spectateurs se délectant du niveau effroyable de la performance.

Quant au jeune homme, il poursuit sa course en patinant autour de la piste réalisant plusieurs salchows à la suite. Elle en profite pour montrer ses plus beau pas de danse contemporains. Puis, engageant un cercle de dos au milieu de piste, se lance dans les airs en faisant un grand écart et retombe en équilibre sur ses patins, utilisant sa pulsion pour continuer en arabesque inversée. Elle roule en suite vers les juges avant de faire volte-face et de patiner en marche arrière jusqu’à rejoindre son camarade au centre de la piste.

La chorégraphie est vraiment parfaite et merveilleusement bien orchestrée. La lumière blanche qui les suit donne une belle illusion de solitude dans laquelle les athlètes semblent seuls au monde à danser et patiner pour eux-mêmes.

Les participants font quelques pirouettes et c’est finalement la figure de clôture qui prend place sur la piste devant les regards fascinés de l’assistance.

Le garçon et la jeune femme prennent de l’élan puis il plia les genoux, installa ses mains autour de la taille de sa partenaire et la souleva d’un coup au-dessus de ses épaules en tendant sèchement les jambes pour lui donner une propulsion. Quant à elle, elle nicha ses mains au creux de ses omoplates et profita de l’élan pour hisser ses jambes en chandelle au-dessus de sa tête avant de réaliser un splendide split inversé sous les applaudissements admiratifs des spectateurs.

Soudain, le garçon se mis à trembler violemment et sans crier gare, son patin glissa devant lui, le faisant perdre pied alors que la salle, haletante, se tut brusquement. La jeune fille, sous la surprise, s’effondra sur lui comme une enclume imbibée d’eau et la tête du jeune homme se fracassa violement sur la piste. Elle se dépêcha de libérer le corps de son partenaire de son poids pour se précipité vers lui apeurée. Les infirmiers arrivèrent en quelques secondes, repoussant le corps gorgé de souffrance de la patineuse. Plusieurs fois, ils tentèrent de le ranimer, examinant sa tête et son dos, utilisant l’électrocardiogramme pour trouver ne serait-ce qu’un faible pouls. Toute l’assemblée s'est éparpillée autour de lui et une femme éclata de chagrin.

Quand les professionnels établirent l’heure officielle du décès, un cri aigu et déchirant se fit entendre sur la piste.

Cauchemar!

Où suis-je donc? L’endroit est sombre et inquiétant. Ce n’est pas ma chambre de l’unité familiale, il n’y a pas de lit et ce n’est pas l’unité familiale tout simplement. Je le sens au plus profond de moi. L’ambiance est différente, lourde, comme si quelque chose d’horrible allait se produire. Je ne me sens pas en sécurité, du tout. L’angoisse s’empare de moi et mon cœur palpite comme une cocotte-minute. Comme si je m’approchais de la mort. M’aurait-on faite sortir de prison pendant mon sommeil? Non, c’est impossible, monsieur le directeur est à cheval sur le protocole, il m’aurait libéré dans le respect des règles de l’art. Je ne peux pas avoir quitté Boisvert. Pas encore!

Soudain, une silhouette sort des ténèbres, une ombre qui n’est pas pour me rassurer. On dirait un homme, je ne vois pas très bien son visage, il ne me semble même pas en avoir. Il avance vers moi, dans la lumière, les bras grand ouvert et mon cœur bat plus vite encore. Un monstre, c’est ce que je vois, c’est ce qu’il est pour moi. Un monstre au visage défiguré par le vide et le néant. Il m’ouvre ses bras comme s’il voulait me serrer, me faire un câlin. Une crainte atroce, insoutenable et haletante s’empare de ma tête pour gouverner mon corps dans son entièreté. Chaque partie de mon corps où l’on risquerait de pouvoir sentir un pouls s’excité la puce. Je ressens aussi beaucoup de peine. Une peine pleine et vivace qui m’éviscère l’âme et en fait de la bouillit à donner aux oiseaux. Qui est-il? Que me veut-il? J’aimerais reculer, stopper la progression de mon corps qui avance vers cet être dont la présence m’empêche de respirer et ce, contre ma volonté.

Puis, mes yeux se posent sur ses mains. Elles sont tachées d’une substance rougeâtre dégoulinante. Je baisse les yeux et me prépare à les fermer pour ne pas le voir me lacérer la gorge ou me transpercer le cœur avec son couteau, quand j’aperçois une paire de souliers éclairés d’une faible lueur bleutée. Des souliers avec des pieds à l’intérieur, j’arrive à voir une petite parcelle de peau dépasser. Ce sont les chaussures de ma mère que je vois? Ses chaussures préférées. Elle a toujours eu une sorte de don pour faire d’une paire de soulier banale, une véritable œuvre d’art. Elle en fait des pièces uniques. Un torrent d’eau me monte aux yeux sans que je ne puisse contrôler quoi que ce soit. Je sens mon visage se crisper davantage jusqu’à ce que j’en sente tous les traits se tordre et produire une douleur atroce. Les mains sur mes joues mouillées par la peur, j’attends le coup fatal qui mettra un point final à ma vie. Mais le temps passe. Trop lentement. La tension monte. Le coup ne vient pas. La crainte devient viscérale.

J’ouvre les paupières et l’homme est là. Devant moi. Comme figé. Statufié dans le temps. Soudain, dans un crépitement stressant, son corps s’embrase d’un feu blanc immaculé et inquiétant. Toute la pièce s’éclaire d’un seul coup. Je n’ai pas le temps d’en inspecter les détails plus en profondeur qu’il s’avance déjà vers moi d’un pas lent. Dangereusement. Complètement disparu dans le brasier, ses mains tachées de rouge sont les seules parties de son corps bien visibles.

Le couteau s’envole alors d’une flammèche. Le sang également. La peur dévorante falsifie toutes mes autres émotions, quitte à ce que je ne sache plus les reconnaître. Je me sens comme attiré par ses mains qui m’invitent et par la blancheur de ce feu, mais repoussé et rebuté par le souvenir du monstre sans visage qu’il était et le corps inerte de ma mère sur le sol. Je ne saurais exprimer clairement ce qui bouillonne à présent en moi. Tout ce mélange. Mystérieusement, mes pieds sortent de leur paralysie et j’arrive à poser un pied vers l’arrière pour tenter de m’éloigner. C’est alors que l’homme accélère le pas et sort des flammes pour m’emprisonner dans ses bras et me serre contre lui comme si sa vie elle-même en dépendait. Blottit contre son torse, les flammes m’embrasèrent à leur tour.

Les soeurs de la falaise!

Dans mon monde, il n’y a pas de guerre. Ni guerre, ni famine, ni sécheresse, ni pauvreté. Dans mon monde, il n’y a pas de malheur. Mais pas de malheur ne signifie pas qu’une vie n’est faite que de bonheur. Pas de malheur, ce n’est pas d’action, pas d’évènement spécial, pas de funérailles. C’est routine ininterrompu et bain de soleil à la même heure tous les jours. Tout va trop bien. Et quand tout va trop bien, les gens ne profitent pas des petits bonheurs simples de la vie. Quand il y a des moments de malheur, les gens se sentent comblés de pouvoir profiter des moments où il n’y en a pas. Sans malheur, le vrai bonheur n’existe pas.

Dans mon monde, la vie est triste. Triste et morne. C’est sombre à dire, mais j’aimerais qu’une chose affreuse puisse m’arriver. La mort d’un proche ou un tremblement de terre de huit sur l’échelle de Richter.

Dans mon monde, il ne se passe jamais rien. Rien d’intéressant, rien de nouveau, rien de frais. Seulement du vieux, du déjà vue, du fade. Les couleurs sont toujours les mêmes. Le seul changement dans les habitudes est le moment de l’année ou les peintures doivent être refaites. Dans mon monde, les gens ne connaissent pas la couleur du sang. Car bien sûr, dans mon monde, les gens savent conduire de façon sécuritaire, donc jamais d’accident de voiture ou de chute du haut de la falaise.

Parce que oui, dans mon monde, il y a une falaise. Une falaise où il n’y a jamais personne. Parce que se rendre à la falaise chamboulerait leur routine qu’ils suivent religieusement. D’ailleurs, personne ne connaissait l’existence de la falaise avant qu’un touriste ne vienne nous embrouiller notre quotidien avec sa présence non familière. C’est lui qui m’a fait me poser des questions sur ce que nous sommes. Sur le chemin que j’étais en train de suivre. Le chemin que mes parents veulent pour moi. Mais j’ai changé d’avis. L’étranger fut mon bouleversement et depuis, la falaise est devenue mon petit rituel du matin, mon quotidien, ma routine.

Dans mon monde, les changements deviennent des routines et la boucle poursuit son chemin à l’infini. Mais je n’en ai plus envie. J’ai envie de changer de routine. Je veux que quelque chose se produise. Qu’il change ma vie. Après déjeuner, je me dirigerai vers la falaise et surveillerai le moindre signe. Quelque chose pour me donner une raison d’exister et d’avance. Je ne veux plus de cette vie monotone où mon destin est déjà tracé à l’avance pour moi. Je veux avoir le choix.  Une vie de bonheur et de malheur de manière équilibrée qui emplira mon existence de diversité et de petit plaisir simple. Je veux profiter de la vie que j’ai au lieu de la vivre machinalement tel un robot sans réel âme. Un signe. Il ne me faut qu’un tout petit signe pour savoir ce que je dois faire. Un signe pour découvrir la marche à suivre.

Voilà! Sept heures tapantes. Il ne me reste qu’une heure avant le début des cours. Atteindre la falaise me prendra 17 minutes et 42 secondes. J’enfile mon coton et mes bottes à cape d’acier, puis ouvre la porte, lance une salutation routinière à ma mère et mon père, enfourche ma bicyclette rouge avec des taches de délavé sur le guidon et je prends la route en direction de la forêt. À présent à l’orée, dans deux kilomètres, il y a une roche en forme de demi-lune, 15 mètres plus loin, un arbre à la silhouette  d’une femme portant un loup dans ses bras, 1 kilomètre encore me sépare de la plaine au champ d’orchidées. Je regagne la forêt de l’autre côté et gagne la falaise lorsque le soleil est bien haut perché dans le ciel du matin.

Je perds pied au bord de la falaise et pose mon arrière train sur la roche de rosée. Au loin, il y a la mer. La seule entité enveloppée de mystère. Tous les jours à cette heure, assise sur cette même pierre grugée par le vent, j’observe la mer calme et me dit qu’elle a de la chance. Elle est libre et forte. Son quotidien n’est pas clair. Elle peut suivre les courants et les marées. Elle peut supporter les passages des baleines et être chatouillée par les voyages des poissons. Elle peut aussi être troublée par les tempêtes et provoquer des massacres. Elle protège aussi des secrets. Des secrets que l’homme se tue à découvrir. Elle en laisse paraître un peu tous les jours, mais nul ne peut se vanter d’avoir tout découvert de ses fonds.

La mer est maîtresse d’elle-même. Dans son monde, rien n’est gravée sur la pierre. Elle peut voir une vie naître, mais aussi mourir, car la mer et l’océan sont sœurs de tombeau et cachent plusieurs squelettes dans leur placard.

C’est alors que dans un élan de rébellion, je me redresse et hurle à la mer, comme les loups hurlent à la lune pleine.

-DONNE-MOI UN SIGNE!

Mais la mer ne répond pas et les minutes avances. Bientôt, lorsque sept heures et 38 minutes arrivera, je devrai regagner ma monture et redescendre vers mon village pour arriver à sept heures, 55 minutes et 31 secondes.

Soudain, alors que j’observe le pied de la falaise avec la plus grande des attentions, une masse d’eau s’élève de l’étendue et monte jusqu’à moi. Puis, sous mes yeux ébahis, la masse prend forme. La forme d’une silhouette humaine. Celle d’une femme! Un visage commence à se dessiner, puis une chevelure flottante. Une robe enfin, se calque sur son corps et se compose de la même transparence.

-Un fantôme? Osai-je à peine dire. Vous êtes un fantôme?

-Je suis la fée de la falaise, déclare-t-elle en avançant vers le rebord alors que je recule d’un pas incertain. Une molécule d’eau dans les bras de la mer.

-Êtes-vous le signe que j’attendais? Demandai-je maintenant fascinée.

-Tu souhaites changer de vie? Dit-elle de sa voix lointaine.

-Oui.

-Il n’en tient qu’à toi de le faire, ma sœur.    

-Ma sœur, dis-je confuse.

-Oui, répond-t-elle d’un regard bienveillant et émotif. Ma petite sœur née humaine, mais ton sang est à la mer ce que l’oxygène est aux humains. As-tu donc oublié ton nom? Ondine!

Ce mot me fit une chaleur dans la poitrine. Inconfortable, je regardai ma montre et redirigeai mon attention sur la fée des eaux. 

-Je… je dois y aller. Annonçai-je simplement.

Elle accepta d’un geste de la tête avant de s’avancer vers moi, usant d’une expression affectueuse qui me figea. Elle passa ses doigts sur ma tempe qui semblèrent se fondre dans ma peau. Un frisson me parcouru l’échine jusqu’aux ongles d’orteil.

-Mère t’attend, dit-elle, avec la plus grande des impatientes.

Puis, elle reprit sa forme de masse d’eau et retomba de la falaise, avant d’éclabousser la paroi de la roche et de disparaitre. Je l’ai bien vue en courant vers le rebord.

Je quittai la falaise à sept heures et 39 minutes et arrivai à l’école une minute en retard sur ma routine. Cette rencontre fut mon deuxième bouleversement après l’étranger.

La journée se déroula comme à son habitude, mais en apparence seulement, ma pensée parasitée par les événements du matin. Lorsque la cloche sonne à quatre heures et 15 minutes exactement, je range mon matérielle en une minute et 45 secondes, pousse ma chaise qui grince en signe d’au revoir et quitte ma classe, puis l’établissement. Je remonte sur ma bicyclette rouge et reprend la route de la maison pour pénétrer la cours à quatre heures et 41 minutes.

J’entre et pose mon sac sur le sofa.

-Comment s’est passé ta journée, ma chérie? Me demande ma mère en sortant la tête du mur avant l’entrée de la cuisine 49 secondes plus tard, comme à son habitude.

-Troublante est le bon mot.

-Troublante? Dit-elle en s’extirpant toute entière de la cuisine.

-Maman?

-Oui?

-Est-ce que je suis ta fille?

-Mais bien sûr!

-Non mais, est-ce que tu es ma mère?

-Mais oui, cocotte. Où veux-tu en venir?

-Est-ce que mon nom, c’est mon vrai nom?

Elle s’est figé, comme si sa routine qu’elle avait eu tant de mal à établir venait de s’écrouler devant ses yeux. Ses bras tombèrent de chaque côté de son corps et une larme apparu au coin de son œil droit. Enfin, ma droite, mais sa gauche.

-Je…

Elle prit une grande respiration

-Je ne sais pas.

-Comment ça?

Respiration supplémentaire.

-Nous t’avons recueilli quand tu étais bébé, après t’avoir trouvé dans la forêt, près du rebord de la falaise.

J’en perdis mes mots, ils devinrent soudain complètement inutiles. J’aperçu le chagrin dans le regard tendre de ma mère. Un regard que je n’avais plus vu depuis longtemps, alors qu’il suivait la vague de la commodité de notre vie.

Je l’ai prise dans mes bras. Je ne sais pas pourquoi, mais j’eu une impression déprimante d’une dernière étreinte.

Cette nuit-là, sans savoir ni pourquoi, ni comment, je me suis surprise à me rendre en pyjama au bord de la falaise. Je n’ai pas vu cette femme, mais j’ai eu l’impression de sentir son souffle partout autour de moi. Je me suis penché au-dessus de l’océan et à cause de l’herbe humide annonçant le lever du soleil et la nouvelle rosée, j’ai glissé et j’ai chuté. Le plus bizarre, c’est que je n’ai pas senti l’eau sur ma peau au moment de la toucher, comme si naturellement, je coulais en elle, je me mélangeais à elle, comme l’eau piégé dans une bouteille qui retrouve enfin sa liberté au milieu de l’océan.

Marbre!

En règle général, enfin, la plupart du temps, les histoires conventionnelles débutent par une situation initiale dans laquelle le héros se situe dans une… situation… confortable, un environnement stable, et normalement sans danger. Les plus intéressants récits parlent, à mon avis, de jeunes orphelins, ou alors une jeune fille qui vient de perdre son père dans la mort. Vous savez? Le genre de personnage principal au passé sombre dont l’âme est meurtrit par quelques évènements traumatisants et qui, tout au long des péripéties, évolue psychologiquement. Par exemple, une fille qui n’arrivait plus à aimer après le décès tragique de son époux retrouve finalement l’amour dans les bras de son meilleur ami d’enfance. Ou alors, l’orphelin trentenaire qui n’a jamais eu de famille et qui en a souffert toute sa vie, décide finalement d’adopter tous les enfants de l’orphelinat qu’il a autrefois du fréquenter. Ou pire, un tueur en série qui, étant enfant, à aperçu son père assassiner sa mère et sa petite sœur juste devant ses yeux, est allé se rendre aux autorités après avoir vue un homme violenté une gamine de sept ans et lui est jeté à la gorge, parce que pour une fois, il avait choisi de tuer pour défendre une bonne cause, protégé une enfant innocente contre de la violence juvénile. Il est en prison, mais au moins, il a la conscience tranquille. Ce genre de personnage, toujours, trop beau pour être réel, trop timide au départ pour faire quelque chose de courageux, trop têtu pour dévoiler sa personnalité. Des gens au formidable caractère, qui, au fur et à mesure que l’histoire avance, tentent de réparer leurs erreurs ou de réaliser une quête héroïque dans le simple et prévisible but de trouver une situation finale où ce cher et merveilleux protagoniste trouve enfin le bonheur et la paix intérieur ou encore le sentiment plus qu’égoïste d’être devenu un héros. 

            Parle-t-on des gens dont la vie est facile ou qui devrait l’être? Ceux qui ont du succès en amour, du succès en amitié, dans leurs études ou dans leur boulot, qui ont une famille complète et en bonne santé? Non! Parce que sa n’intéresse personne. À la longue, les récits conventionnels deviennent ennuyants! Ce n’est pas votre avis? Dommage, je croyais que l’on se comprenait. Vous ne vous-êtes jamais dit que les livres, et je n’épargne pas les contes, pouvaient tous raconter exactement les mêmes histoires, les mêmes enchainements d’idées et d’évènements, mais actualisées selon les contextes et les intentions choisies par les auteurs qui les écrivent? Je commence à y réfléchir sérieusement. Il y a un héros, un élément déclencheur, une quête, un bourreau (être vivant ou objet), puis une solution au problème pour finir avec « ils vécurent heureux et eurent de nombreux bambins ».

            J’ai une histoire que l’on peu décrire comme faisant partie des non-conventionnelles. Les gens s’attendent, d’ordinaire à une protagoniste belle, grande, mince, parfois blonde telle une feuille d’or pure, parfois noire telle la plus sombre des onyx. Je suis une grande brune, de carrure moyenne. Les gens veulent une histoire où l’héroïne est sensible et timide et aspire au courage, à la force et à la bravoure, quel que soit la quête à accomplir. On m’a baptisé la « Sans âme »! Je ne sais pas être sensible, je ne suis certainement pas timide et je n’aspirerai jamais au courage. J’intimide par le regard vide dont j’ai la preuve de l’existence tous les matins au moment d’observer mon reflet au centre de mon miroir. On me surnomme également la « Sans cœur » ou ma préférée, bien que je ne sois pas convaincu de saisir le sens du mot Préférence, le « Marbre ».

C’est méchant, me dites-vous? Êtes-vous convaincu de vraiment savoir ce que ce mot peut bien vouloir dire? Est méchant ce qui blesse physiquement ou psychologiquement. Comment blesser quelqu’un qui n’a jamais rien ressentit, toutes émotions et sensations confondues? D’ailleurs, il n’est pas triste de ne rien ressentir, il est triste d’être tellement malheureux que votre cœur, lui-même, semble vouloir mettre fin à sa vie. Un cœur ne pouvant jamais se briser par une trop grande émotion à bien plus de chance de perdurer dans le temps, qu’un cœur cicatrisé et affaiblit par ce temps.   

En fait, mon histoire devrait prendre deux tomes, alors ces lignes que vous lisez appartiennent au second volume. Je devrais commencer par raconter le début. Les événements qui ont conduit à l’éradication de mes sentiments, mais je ne connais rien de ces instants. Mes parents m’ont trouvé sur le pas de leur porte, lorsque j’avais 3 ans. Ils m’ont dit que cette nuit-là, je n’avais pas versé une seule larme. Je n’ai jamais versé une seule larme à vrai dire. J’étais tellement silencieuse, que pendant un instant ils ont cru que je n’avais pas survécu au froid de l’hiver. Nous étions en plein mois de décembre. J’étais enveloppé dans un drap blanc, d’une blancheur tellement pure, que s’il n’avait pas porté attention, ils auraient pu me confondre avec la neige. Le linge était non hermétique à la froideur du temps, mais j’étais rose, pas bleu, pas violette, comme devrait l’être une enfant exposée trop longtemps au froid, en fait, j’aurais même dégagé de la chaleur. Comme je ne faisais pas de bruit, ils ne se sont pas immédiatement rendu compte de ma présence. Mon père m’a vu pour la première fois alors qu’ils sortaient les poubelles.

Le jour qui a marqué le plus mon entourage et qui a nourrit leurs théories selon lesquelles je ne possédais pas d’âme, fut le jour du décès de ma mère. Je n’ai pas pleuré! On m’a demandé si je n’avais pas le cœur gros, je disais que non. Et c’était vrai! Je n’ai pas eu mal lorsque j’ai appris sa mort et je ne comprends pas mon père de sans cesse renifler ses vêtements, de sangloter en passant devant sa photo accrochée au mur, de quitter la pièce ou de cacher son visage au creux de ses mains lorsque son nom est prononcé. Pour moi, cette attitude n’a pas le moindre sens. Pourquoi pleurer à cause d’une chose aussi futile, c’est comme être triste d’avoir cassé une cuillère en plastique ou d’avoir fait brûler son popcorn. Ou bien, d’être en colère contre sa malchance pour avoir marché sur une gomme ou des excréments de chien. Elle a vécu, elle est morte. Où se trouve le drame? Les gens vivent et meurent, c’est l’ordre naturel de la vie, il n’y a pas de quoi être triste.

Peut-être que c’est vrai, peut-être que je n’ai pas de cœur, et que celui qui bat au fond de ma poitrine est aussi vide qu’un gouffre sans fond. Mon esprit n’est ni pourri par le mal ni gouverné par le bien. Peut-être cela rend-t-il mon existence également vide de sens. Comment un tel être peut-il exister? Je ne connais pas les circonstances de ma naissance. Peut-être n’aurais-je tout simplement pas du naître et que l’univers a omit de me transmettre une âme lorsque finalement, mon corps a choisit de survivre. Tant de questions qui finalement, non guère leur place légitime au creux de ma pensée.

Il y aurait bien des façons de raconter cette histoire, mais je vais opter pour l’opinion personnelle. Parce que je me casse moins la tête.

Bon, alors ce matin-là, je me suis préparée pour l’école. Comme tous les jours. Jusque-là, rien d’intéressent. Poursuivons! En me dirigeant, vers le bâtiment scolaire, j’ai croisé l’entrée d’une boutique d’objets occultes. Bon, je n’y crois pas vraiment, mais celle-ci m’a… disons… intriguée. Je n’y ai pas porté trop d’attention, après tout je risquais d’être en retard et ce n’est pas vraiment dans mes habitudes, alors j’ai passé mon chemin. En arrivant, la routine! Les gens qui chuchotent, les exclamations et puis les interrogations et vas-y que les gens commencent à informer les autres qui ne savent pas encore quel est le problème avec moi. Bref, des rumeurs et de l’impolitesse. Ils parlent dans mon dos tout de même.

Je ne leur réponds pas, parce qu’ils ne méritent pas autant d’attention. Des moustiques sur la moustiquaire de mon existence en noir et blanc. Pour illustrer le temps d’une parenthèse, la couleur représente les émotions. En somme, chez moi, la télévision est en sous-évolution. La photographie aussi. Et les dessins sont au crayon en graphite. Fin de la parenthèse!

Au bout d’un moment, ils ont arrêté de parler de moi et se sont raccroché à une fille bizarre dans sa bulle, une petite nouvelle qui se promène dans les couloirs en constante compagnie d’une petite roche noire. Et eux qui disaient que c’était moi la plus étrange. Je peux vous dire qu’ils sont tombés de leur chaise. Moi, je ne savais pas qui c’était et au font je n’en avais rien à faire, ce n’était pas mon problème. Mais je l’ai croisé au courant de l’après-midi. Au loin, son regard vide m’a fait froid dans le dos, mais elle avançait, plus son visage s’éclairait, puis elle m’a regardée. Mon système nerveux central et périphérique s’est emballé. Il est devenu schizophrène. Un sourire m’a déformé le visage et m’a déchiré la mâchoire. Et! Accrochez-vous à votre oreiller! Des larmes se sont misent à se déverser sur mes joues. J’avais le cœur serré à ce moment-là. Pour la toute première fois, j’avais le cœur serré. Pire instant de ma vie.

Quand elle est partie, qu’elle s’est éloignée, mon esprit est revenue à la normal. Par contre, ça m’avais choqué. Après cet épisode, elle n’est plus revenue au lycée. Bien fait, me dis-je. Débarrassée de ces sensations troublantes. Je trouvais ça quand même louche, alors, un jour, je suis allé à la boutique d’objets occulte et je suis entrée.

C’est là que je l’ai vu. Un vieux livre… ancien, déposé sur un présentoir en bois vernis. Et puis là, vous vous dites : Cette fille vient de faire une répétition aussi grosse que les fesses d’un gorille. Et puis, moi, de vous répondre : Je n’en ai rien à faire, c’est mon histoire. Alors donc, je suis allé vers ce livre, je l’ai ouvert et me suis rendu compte qu’en fait, les pages étaient blanches et vides et dépourvues de sens.

Je continuai à feuilleté encore jusqu’à ce que je tombe sur une page avec un mot écrit en patte de mouche sur le côté droit de la feuille. Mon prénom! Bizarre me direz-vous. Et oui, bande de mortels. Le plus bizarre, c’était les mots qui suivaient: L’Âme Sœur est proche, il vous retrouvera.

Je n’ai pas compris! Je me suis dit. Comment ce bouquin de fou peut prévoir les retrouvailles de deux âmes sœur qui ne se sont simplement jamais rencontré.

C’est quelques jours plus tard que j’ai compris. Quelqu’un à frapper à notre porte et en m’approchant de l’entrée, j’ai senti monter des larmes de coupage d’oignions et j’avais le visage qui brulait. En ouvrant, c’était elle. La fille bizarre avec sa roche noire encore plus bizarre. Elle aussi était toute chamboulée. Je l’ai bien vue, je crois qu’elle tremblait. Elle m’a dit un truc qui a eu le mérite de me jeter par terre. Mon Âme Sœur n’était pas un amoureux transit. En même temps, avec mon caractère j’aurais presque pu être étonné. Ce qu’elle m’a dit m’a détruite et réparée à la fois. M’a empoisonné avant de me guérir. À répondu à un millier de question que provoquait sa visite, notamment. Mais cela a également provoqué une autre vague de larmes.

J’avais une Âme Sœur. Un ancrage d’émotion résidait en notre proximité, car l’une sans l’autre nous ne représentions plus rien.

Simplement, j’avais une sœur!

1 vie contre 3 mots!

… Par contre, je dois vous demander une faveur.

         -Laquelle?

         -Vous devez l’exempter de présentation orale et de travaux en groupe tout au long de sa scolarité ici.

         -Pourquoi ferai-je cela?

         -Ma fille ne parle jamais.

         -Il faudra bien, si elle veut s’intégrer.

         -Non, vous ne comprenez pas!

         Je suis la fille, là, assise sur ce banc, près du bureau de la directrice de mon peut-être futur nouveau lycée. Je suis la fille qui, d’ordinaire, s’assoit dans le coin du fond de la classe et ne parle à personne. Je suis celle qui n’a pas d’ami et qui n’en a jamais eu. Celle qui, malgré les travaux en équipe, n’a jamais adressé le moindre mot, à personne. Celle qui est difficile d’approche et qui rend les autres mal-à-l’aise, sans jamais, pour autant, avoir souhaité inspirer ce genre de comportement. Je m’appelle Tara et je suis celle qu’on regarde sans jamais être vue.

 Vous me reconnaissez? Non! Bien sur que non. Vous ne vous êtes, pas une seule fois, embêter à poser les yeux sur moi. C’est normal!  Parce que je ne parle pas, jamais, à personne, depuis toujours.  Enfin, pas à haute voix.  

Certains parlent de cette petite voix dans leur tête, qui leur donne des réponses, des conseils, cette voix qui leur dicte les manœuvres à faire en cas de crise. J’ai dit que je n’avais jamais eu d’ami. J’ai menti! En vérité, je suis amie avec tout le monde, mais personne ne le sais. Car je ne leur parle pas de vive voix, je communique avec eux à travers la pensée. Comme leur guide. Je ne me prends pas pour un être divin, mais ceci est la seule façon que j’ai trouvée pour communiquer. Les gens ne savent pas qui les aide dans le noir, mais le sourire qui s’étend sur leurs lèvres lorsque l’un de leurs problèmes se règle, suffit à me rendre heureuse.

Même si ma mère me trouve dépressive la plupart du temps, je ne m’en fait pas. Elle ne me comprend pas, elle ne le pourra jamais. Mais je ne lui en veux pas. Lorsque notre enfant est aphone, nous faisons du mieux que nous le pouvons. Elle sait qu’elle ne peut pas m’aider, car elle ne sait pas ce dont j’ai besoin. J’essaie de lui murmurer des idées en tête pour lui permettre de bien s’occuper de moi. Son côté girouette la pousse, malgré tout, à ne pas suivre ce que lui dit sa tête (moi), alors elle suit son cœur, et ce n’est pas plus mal.

***

La directrice à finalement acceptée de m’intégrer dans son école. Apparemment, le lycée où je m’apprête à entrer, obtiens des subventions de la part du gouvernement s’il accepte des personnes  « handicapées ». Je ne suis pas handicapée et maman l’a dit à cette femme, qui se croit futée de tenir ce propos, et que j’étais même très intelligente. C’est parce que, ne parlant pas, je suis beaucoup plus portée à poser mon attention sur les choses plus importantes. Donc, ma concentration est meilleure, car je ne suis pas occuper à parler avec les autres ni à suivre une conversation dans laquelle je ne peux pas m’exprimer. Je n’en veux pas à la direction de m’avoir qualifié de cette manière. D’une certaine façon, une personne aphone est considérée muette. Et puis, cela ne me dérange pas vraiment, l’important est que ce soit une bonne école, malgré tout, et que mon éducation y soit adéquate.

***

Aujourd’hui est mon premier jour dans mon nouveau lycée et je ne me sens pas trop nerveuse. Contrairement aux autres, je ne suis pas tenue de parler aux gens. Je me contenterai d’afficher mon plus beau sourire afin de les mettre à l’aise et ce sera suffisant. De toute façon, personne encore ne me connais. Malgré mon problème, c’est le moment de faire une bonne première impression. À mon arrivée, après avoir franchis la porte principale, je surprends les regards d’autrui se posés sur moi, comme si j’étais une petite bête sans défense. Certains prennent un air livide, d’autres rient en chuchotant grossièrement. On dirait bien que mon arrivée a déjà fait le tour de l’école et fait l’objet de nombreux SMS. Alors que je me voulais une apparence sympathique, je choisis de changer d’air et d’en prendre un plus confiant. La tête haute et d’un pas constant et assuré, je me dirige vers ma classe.

Lorsque je fais mon entrée, une entrée plutôt remarquée, tout le monde se retournent vers moi de façon synchronisée. J’entreprends alors la descente de l’allée dans le but certain de me poser dans un coin éloigné, lorsque mon bras est freiné par la main de la professeure.

-Tout le monde, nous avons une nouvelle élève, déclare-t-elle avant de poser son regard sur moi. Peux-tu te présenter à la classe?

Toute l’assemblée d’étudiants en formation boîte de sardine se met à éclatée dans une hilarité grossière que je trouve déplacé. Bien sûr, l’institutrice s’est ravisée en me présentant toutes ses excuses et en me faisant un geste de la main pour m’indiquer que je pouvais m’asseoir. Cela arrive à tout le monde de se tromper, l’erreur est humaine. L’hilarité des autres ne m’a pas semblée déplacé envers moi, car maintenant, je suis devenu habitué à ces moqueries, mais cela était déplacé pour elle, qui a voulu se montrer gentille et accueillante. Pour cette raison, j’accroche son regard et lui sourit amicalement. Ce qui la fait sourire à son tour. Puis, au lieu d’aller prendre place, je me dirige vers le tableau blanc et j’écris mon nom au crayon noir.

Bonjour, je m’appelle Tara LeBlanc, et effectivement, je suis aphone.

Je viens du Fermont, au Nord du Québec.

Lorsque je retourne la tête, j’aperçois les yeux grands ouverts d’environ la moitié de la classe qui m’observent comme s’ils venaient d’assister à un miracle. Comme s’ils croyaient que, étant donné mon incapacité à parler, je suis forcément stupide. Faux! Ils ne sauront jamais pourquoi, mais cela n’a pas d’importance, je ne cherche pas d’honneur, mon bonheur à moi dépend de leur bonheur à eux et c’est très bien ainsi.

Peut-être que je me néglige, que je ne pense pas suffisamment à moi et à mon propre bien-être. Mon bien-être indépendant de celui des autres. Celui qui m’obligerait à faire des folies ou à faire toujours de mon mieux pour augmenter son niveau d’intensité. Peut-être que me préoccuper de celui des autres, m’empêche de trouver qui je suis réellement au fond de mon âme. Trouver ma personnalité profonde. Peut-être que je me laisse de côté. Peut-être que ne pas savoir parler d’une autre manière que par l’esprit me pousse vers une empathie surdimensionnée. Ce n’est pas grave! Ce n’est pas comme si j’en subissais des conséquences réellement marquées. Je vis bien avec cela. Je me sens seule, un peu, parfois, dans ma différence, mais je vis bien avec tout cela.

Les heures passent à une vitesse fulgurante. Je me suis assise au fond de la classe, à l’endroit où je le voulais et les professeurs ne m’ont jamais posés de questions, ils savent après tout. J’ai aidé trois personnes bloquées sur des questions où des problèmes déjà, j’ai vu leur soulagement lorsqu’ils ont finalement réussi à comprendre ce qui, de base, ils ne comprenaient pas. Ça m’a rendu heureuse. Même si l’une d’elle fait partie de celles qui se moquent le plus de moi. Je me plais à penser qu’elle me doit une chandelle.

Je suis à présent en cours de littérature et je ne me sens pas à l’aise depuis un moment, j’ai l’impression que quelqu’un m’observe. Je tourne un peu la tête, et à ma droite, un garçon me regarde en souriant alors je me dépêche de détourner le regard, mais je sens toujours le sien posé sur moi et je n’apprécie pas tellement cela. Je n’ai pas eu le temps de bien le voir, mais je crois me souvenir qu’il est très beau, le genre de garçon beau et populaire qui n’aurait jamais perdu son temps à me regarder dans l’un de mes autres lycées. Il avait les cheveux noirs ténèbres et des yeux perçants d’une couleur que je ne me rappel pas. Je me retourne de nouveau vers lui en voulant paraître discrète pour voir s’il me regarde encore, ce qu’il fait toujours, mais son sourire est plus intense cette fois. J’ai une impression bizarre qui ne me plaît pas et mon visage me semble prendre feu.

Finalement, la cloche sonne enfin et me sort de mon calvaire. Je me dépêche de sortir de la classe, mais une main m’attrape et me tire par le bras jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne dans les couloirs, tout le monde étant à la cafétéria pour l’heure du dîner. Lorsqu’il me fait enfin face, c’est le garçon qui m’observait que je découvre et ses yeux vert-clair me sont finalement révélés.

J’essaie de me déprendre de son emprise, mais sa poigne est trop forte et je ne peux pas bouger. Je n’arrive pas non plus à entendre, par la pensée, ce qu’il me veut comme c’est possible, normalement, avec tout le monde et je commence à avoir peur. Lui, il sourit comme si il venait de faire la plus incroyable des découvertes.

-Je t’entends, lance-t-il simplement.

Je ne comprends pas du tout ce qu’il peut bien vouloir dire et mon angoisse s’intensifie.

-Tu n’a pas à avoir peur, moi aussi je ne savais pas trop ce qui m’arrivait quand j’ai entendu ta voix dans ma tête essayer de mettre des idées dans celle d’Iza.

Je commence légèrement à comprendre, mais ce ne peut pas être possible.

-Oui, c’est possible, dit-il, toujours souriant alors que je le regarde d’un air étonné et craintif. J’entends ta voix dans ma tête.

Une larme finie par se frayer un chemin entre mes cils châtain-clair et coule sur ma joue, alors que ma bouche est béate devant cette révélation. Et moi qui croyais être la seule au monde à posséder un tel don, moi qui croyait que personne, jamais n’arriverait à me comprendre. Comment a-t-il su que c’était ma voix et pas celle de quelqu’un d’autre?

-J’ai entendu une voix que je n’avais jamais entendu avant et comme tu es la seule que je n’avais jamais entendu parler en vrai, c’était facile de deviner. Dit-il, les yeux aussi ronds que des billes tout heureux et stupéfait comme un enfant qui vient de recevoir le plus beau cadeau au monde.

Il m’explique tout cela et je suis encore déboussolé. J’ai l’impression de vivre ma première vraie conversation avec quelqu’un depuis toujours, même si je n’ose pas penser à la deuxième personne.

-Ce n’est pas bien grave, prends ton temps. Tu m’intrigues, on pourrait devenir amis et apprendre à se connaître, je suis sur que t’as beaucoup à dire.

Pas tant que cela! Mon expression change et je me mes à sourire, vraiment sourire.

Plusieurs semaines passent et le temps me paraît moins long. J’ai beaucoup parlé avec mon premier ami à vie, avec qui je peux vivre de vraies conversations  et le voir rire de ce que je pense est encore bizarre, mais drôle. Je surprends ma mère à m’observer parfois, et elle sourit comme  si je faisais son bonheur. Mais ma relation avec Alex me rend heureuse. À l’école, les élèves le dévisagent comme s’il parlait à un fantôme. Comme je ne prononce aucun mot et que je ne fait qu’exprimer mes émotions et mes sensations par le biais des expressions de mon visage, il a un peu l’air d’alimenter la conversation seul. Je pense que les autres doivent avoir l’impression que je ne sourit que pour être poli. Ils ne savent pas vraiment ce qui se passe. En fait, je crois qu’ils sont surtout jaloux que lui puisse communiquer avec moi et pas eux. Je continue tout de même à les aider et à communiquer avec eux par la pensée, mais ils ne le remarque pas.

Alex est toujours à la maison et ma mère l’aime beaucoup, il est devenu tellement présent au sein de la famille qu’il débarque parfois en pleine nuit pour me voir et que tout semble normal malgré tout. Ma mère est peut-être surtout heureuse, parce que pour une fois, quelqu’un sait communiquer avec moi et me faire sourire, me faire sentir moins seule. Il est sans doute la présence masculine dans ma vie auquel je n’ai jamais eu droit. Mon père étant partit, le sujet est devenu tabou avec ma mère, mais la question devait ronger Alex de l’intérieur pour qu’il se décide finalement à m’en parler.

Sur le banc du parc près de ma maison et un peu moins de la sienne, il se lance un peu nerveusement.

-Il n’y a pas de photo de ton père chez toi!

Non, il est partit quand je n’étais qu’un bébé. Ma mère m’a dit que quand ils ont appris que je ne pourrais peut-être jamais prononcer un seul mot, il n’aurait pas pu le supporter et serait partit.

-Je suis désolé, Tara, dit-il, j’imagine que tu n’a pas envie d’en parler et moi je te pose des questions sur des sujets qui ne me regardent pas.

Non, je me dis que ça va aller, ça fait du bien d’en parler, ou d’y penser. Nous n’en parlons jamais avec ma mère.

-Tu pense à cet homme parfois?

Toujours, depuis que je suis toute petite, je me dis qu’il serait le premier à m’entendre parler de vive voix. J’ai toujours eu envie d’apprendre à parler, pour que le jour où il revienne, il m’entende et est envie de rester. Il est jamais venu, alors j’ai arrêté de me motiver à apprendre, je savais qu’il ne reviendrait pas. De toute façon, être aphone fait partit de moi maintenant, si j’apprenais, je ne saurais pas quoi faire de cette compétence.

-Ce type ne sait pas ce qu’il rate.

Je souris, il sourit. Merci!

-T’as jamais pensé à apprendre le langage des signes?

Oui, mais je n’avais pas envie d’imposer une nouvelle langue à mon entourage et je n’aurais pas supporté de me sentir encore plus différente des autres.

-Mais en gros t’as abandonné, t’as perdu espoir!

Un mal pour un bien! Aujourd’hui, je suis heureuse de savoir que je ne suis pas comme les autres. Peut-être que comme ça j’arriverai à laisser ma marque dans le monde et puis, cela m’a permis de le rencontrer, lui, Alex. Si j’avais su parler, il ne m’aurait sans doute jamais adressé la parole. Et j’aime sentir qu’il me comprend.

-Au fond, c’est vrai, je ne t’aurais surement pas parlé!

Je lui frappe l’épaule devant son air malicieux et enjouer qui allège l’atmosphère. Puis, nous rions de bon cœur. Enfin, lui rit, moi je souris beaucoup plus qu’autre chose, mais sincèrement.

J’ai beaucoup pensé à Alex depuis que je le connais. Il ne sait pas s’arrêter de parler, de me demander mon avis, comme si c’était la première fois qu’il pouvait vraiment parler et dire ce qu’il pense. Je le vois avec ses amis quand je regarde par les carreaux de ma  fenêtre et qu’ils sont là, dans le parc, à sembler se raconter à quel point ils sont forts et diablement beaux. Le genre de conversation de gars populaires. J’ai l’impression que ses amis n’ont pas appris à le connaître et à le comprendre, comme j’ai appris à le faire. Je le sais, parce qu’il m’en a lui-même fait part. Il n’ose pas leur parler des vrais choses qui lui arrive, parce qu’il a peur de leur jugement où qu’ils ne le comprennent pas. Il a encore réussit à me faire sourire quand il m’a dit qu’au moins avec moi, il était sur que je n’irais pas raconter tous ses secrets. On se connait tellement, qu’avec lui, ce genre de blague est insignifiante et mérite d’en rire, alors qu’avec un inconnu, j’aurais sans doute déprimé pendant une semaine en snobant les gens et leurs problèmes.

Il m’a avoué que sa mère était en prison et que son père était devenu alcoolique. N’importe qui aurait pu mal penser et établir des liens fictifs entre lui et ses parents, des liens inutiles, qui selon moi, n’on pas lieu d’être. Je sais que les personnes qui ont contribués à sa naissance ne font pas de lui ce qu’il est. Il a choisit d’être qui il est, il est seul forgeron de son destin, de ses aspirations et de sa personnalité. C’est exactement ce que je lui ai dis lorsqu’il m’a avoué tout cela. Il m’a sourit et nous sommes resté assis sur le sofa de ma chambre, 15 minutes sans rien dire. Parfois, et je sais le reconnaitre, pour réglé ou allégé un problème, les mots ne servent à rien.

Cet après-midi-là, Alex m’a offert un bracelet. Magnifique! Une chaînette dans un métal blanc sur lequel pendait un petit huit couché sur le côté, symbole d’infinité. Sur les parois, mon nom et le sien étaient gravé. Après quoi, il a affirmé que ce bijou serait le symbole de notre grande amitié dont il était certain qu’elle durerait toujours. Ça m’a rendu heureuse, il m’offre ce que mon père ne m’a jamais donné : le sentiment de compter et d’être accepter.

Nous avons prévu aller faire une balade ce soir, pour décompresser un peu de l’école et des gens qui ne savent pas nous entendre. Je l’attends devant l’entrée principale du parc communautaire. La lune est pleine, pur et le ciel est sans nuage. Il n’y a pas d’oiseaux qui chantent, ils doivent tous êtres endormis, mais les papillons de nuit se font la guerre pour une part de lumière sous le lampadaire près du banc ou je suis assise.

Je tripote ma chaîne en attendant un Alex maintenant en retard. Je lève la tête pour observer un ciel sans étoiles, leur éclat étant atténué par les lumières du parc.

-Hey, toi! Me cri une voix inconnue et insistante.

Je baisse le regard et voit un homme d’une trentaine d’année, ses cheveux sont aussi sombres qu’une pierre d’onyx perdue dans les ténèbres. Il porte un jean déchiré bleu marine, je crois, et un t-shirt d’un gris basané taché de peinture blanche. Il fait un sourire certain et très peu rassurant.

-Ton bracelet, il est joli. Je suis sûr qu’il doit valoir très cher.

Je mes ma main dans ma poche de manteau et détourne les yeux, espérant qu’il parte sans trop d’histoire.

- Donne-le-moi, gamine, et je te promets que je ne te ferai aucun mal.

Non, va-t’en! Lui dis-je en penser. Ne faites pas ça! Je sais que les adultes sont beaucoup plus difficiles à atteindre que les jeunes de mon âge. Oh, Alex! Où es-tu? Dépêches-toi! Je me lève pour m’en aller, je ne veux pas lui donner mon bracelet, il a trop de valeur pour moi. Pour moi et Alex. Mais l’homme n’est pas d’accord. Il m’agrippe par le bras et me ramène vers lui. Je commence à pleurer. Je vous en supplie, laissez-moi partir!

- Fais pas la farouche, donne-moi ce truc et tout ira bien!

Afin d’appuyer sa requête, il sort un couteau suisse de sa poche et le brandit tout près de l’endroit où se trouve mon cœur. Alex, vite! Je me débats, car je ne peux rien faire d’autre. Et je pleur. À ce moment précis, tout semble s’arrêter brusquement. J’ai peur, pour la première fois, je ressens vraiment de la peur. Cette sensation est lancinante et draine toute l’énergie que je possède encore. Alex, s’il-te-plais!

-HEY! Cri une voix que je n’aurais jamais imaginé autant en colère. Lâche-la!

Alex!

Quelques secondes plus tard, les pires de toute ma vie, une lame tranche ma chair et me transperce le cœur, alors que je retombe lourdement sur le sol. J'entends les pas de l'homme  détalés à toute vitesse, me laissant par terre, agonisante. Alex lance un hurlement déchirant et je l'entends s’approcher de moi au pas de course et glisser sur le chemin de gravier pour me soulever le dos et le tenir entre ses bras. Une larme chaude et réconfortante dégoute sur mon front, alors que le monde entier semble se tamiser autour de moi. J’ai mal à la poitrine, une douleur qui n’a jamais été aussi forte et intense.

-S’il-te-plais, reste avec moi! Ne t’en va pas!

Je tourne le regard et aperçois son visage noyé de larmes.

-J’appel une ambulance! Dit-il en reniflant et en sortant son cellulaire de sa poche.

Je mes ma main qui porte l’infinité de notre relation sur la sienne, le forçant à abandonner l’idée, alors que mon souffle se fait de plus en plus saccadé. Cela ne sert à rien, c’est trop tard de toute façon.

-Non! Pleur-t-il de plus bel. Je suis désolé, tout est ma faute, j’aurais dû arriver à l’heure.

Non, ce n’est pas à cause de toi, je suis contente que tu sois là. J’entends des gens approcher en courant, demandant ce qu’il s’est passé, l’un d’eux tape le 911 sur le clavier tactile de son téléphone portable. Alex me soulève un peu plus le dos à l’aide de son genou et enfonce ma tête dans le creux de son épaule. Mourir ne m’a jamais fait autant peur, mais sa respiration chaude qui souffle sur mon visage m’apaise en même temps que la douleur qui s’estompe, jusqu’à ce que je ne ressente plus rien.

Je regarde son visage et une larme coule sur ma joue. Je tente de levé la main, il devine mon intention, la prend dans la sienne et la presse sur sa joue en fermant les yeux. Je vois qu’il n’ose plus dire un seul mot. Alors je brise ce lourd silence et use des dernières forces qu’il me reste.

Alex!

-Je t’aime!

Il ouvre les yeux et me regarde l’air surpris. Je lui souris et le monde s’efface tristement alors que la dernière sensation que je perçois, est sa joue collé contre la mienne.