Chronique

6. déc., 2018

Alice est bizarre, aujourd’hui. Je ne l’avais encore jamais vue perdre son calme de cette façon. Elle m’a fait de la peine. J’arrive dans la dimension artificielle où sont cachées les armes magiques. Après sa crise de tout à l’heure, j’ai jugé qu’il serait préférable de la laisser tranquille pour aujourd’hui. Je me demande ce qu’il lui est arrivé hier. C’est que j’aimerais qu’elle me parle davantage, mais la vie est ce qu’elle et je ne suis pas aussi proche d’elle que le sont les gens avec qui elle a grandi au Québec.

            La dimension parallèle où se trouvent les armes est faite étrangement. L’espace est plongé dans le noir, les seules choses visibles sont de larges sphères lumineuses flottant contre la gravité, et c’est celles-ci qui contiennent toute les armes magiques entreposés au Domaine. Ce lieu n’est heureusement accessible que d’ici, au domaine, une mesure qui empêche toutes personnes potentiellement mal intention d’y avoir accès d’une autre dimension. Pour pouvoir profiter du jour de congé d’Alice pour m’entraîner, je dois trouver la sphère qui protège mon arme. Sécurité supplémentaire, elles ne cessent de bouger. Elles ont leur propre conscience. La trouver fait partie de l’entrainement, un échauffement quotidien.

            Normalement, ma sphère a des teintes de vert et de blanc et passe sa vie à se cacher. À tous les coups, je vais la trouver en train d’essayer de se confondre avec une autre sphère. Je finis par l’apercevoir et elle essaie effectivement de se cacher, mais la sphère bleu-turquoise qu’elle suit semble ne pas vouloir d’elle autour. Je m’approche et touche la lumière pour l’immobilisé permettant à l’autre de partir. Elle laisse s’échapper une sorte de couinement étoilé et j’en extrais la lame de mon sabre par le fourreau et sort de la dimension en utilisant la faille par laquelle je suis entrée. Au moment où j’arrive dans la salle des Brèches, une voix m’interpelle.

            -Mec, je croyais qu’à cette heure tu étais avec Alice.

            Beck avance vers moi et m’attrape l’épaule avec force pour me saluer.

            -Je l’ai laissé aller, elle a fait une sorte de crise tout-à-l’ heure, j’ai pas tout compris.

            -Parait qu’elle a disparu, hier. Tu sais ce qui s’est passé?

            -Aucune idée et ça me tue, ça a eu l’air de la bouleverser.

            -Ouais, je comprends. Enfin, j’ai pas de sœur, mais tu vois…?

            -Ouais, ouais.

-C’était peut-être juste un mauvais jour, ça va passer, non!

-Ça fait peu de temps que je la connais, mais de ce que je sais, elle crise pas pour rien.

-T’es trop protecteur, mec. Laisse là respirer!

Je prends une grande inspiration et tente de me remettre les idées en place. Pourquoi suis-je venu à la base? Le message de mon père. Ce sera un entrainement parfait.

-Je pars en mission d’entraînement, tu m’accompagnes?

Beck hoche la tête avec enthousiasme, il est toujours prêt pour des nouvelles missions à travers les dimensions. En général, il en profite pour ramener des créatures blessées en tout genre. Tout pour en sauver le plus possible. Un Norbert Dragonneau des temps modernes.

-Tu vas où?

-Ombral, mon père m’a fait parvenir un message. Le village d’Akar aurait été envahi pour un groupe de créature des ombres.

-Ils n’ont pas une sorte de sorcière pour faire ça? Elle fait pas son boulot.

-La dite « sorcière » ne serait pas la pseudo-sœur de ton chers Xal? Une chance qu’il n’est pas là pour t’entendre.

-« Pseudo » étant le mot clé. Elle l’a abandonné, c’est dégueulasse. J’ai ni frère ni sœur et même moi, je ferais un meilleur boulot qu’elle pour les protégés.

-Bon, tu viens ou pas? Insistai-je avec impatiente.

-Oui. Oui. Je vais chercher mon arme, articule-t-il avant de disparaître dans la brèche.

12. nov., 2018

Je me réveille fatiguée et le visage humide de sueur. J’ai la joue tatoué par la forme des ciseaux. J’ai passé la nuit à découper, recoudre et déchirer des bouts de vêtements. En jeter d’autre. Tout ça pour m’assurer que les racines sur ma peau ne se verraient jamais. La totalité de mes t-shirts à manches longues ont un bout de tissu en plus qui recouvre assez ma main droite pour cacher l’horreur. Ça fait une sorte de triangle de chaque côté de ma main se fixant autour de mon majeur, comme un bracelet et une bague à la fois.

            J’enfile l’un d’eux avec un jean long et des bottillons à cap d’acier. Je descends vers la véranda en passant par la cuisine et croise Alphonse que j’ignore avec une boule de ressentiment coincé dans la gorge. Il me regarde un instant et au moment où il commence à parler, je quitte la pièce avec une poire dans la bouche. Je me demande vraiment pourquoi je perds mon énergie à chercher ses regards. Je sors de la grande maison et aperçois Caleb en train de m’attendre en bas des marches.

            -Tu as disparue, hier, lance-t-il sans équivoque.

            Je descends en ralentissant ma course.   

            -Désolé, j’avais besoin de rester seule.

            -Je me suis inquiété.

            -Je vais bien.

            J’hésite un peu.

            -Je mangerais bien un pain au fromage.

            Caleb relève les yeux et son regard triste fait place à son naturel sourire chaleureux qui se dessine sur ses lèvres petit à petit.

            -Très bien.

            Il attend que je sois à ses côté pour commencer à marcher vers le village des dépendances. Je ne suis pas aveugle. Je vois bien qu’il s’inquiète. Il ne fait que ça depuis notre rencontre devant l’école. Ça contraste avec son image de dur à cuire qu’il arbore avec ses amis. J’aimerais qu’il ait se sourire constamment, mais il faut croire qu’il ne peut pas s’empêcher de s’inquiété. Jed ne s’était jamais inquiété comme sa avec moi. Il avait confiance. En même temps, même si bien sûr, il considérait son rôle de me réconforter quand ça n’allait pas, il n’a jamais eu ce regard qu’à Caleb quand il me voit. Est-ce que c’est une question de sang? Je ne sais pas.

            Nous arrivons chez la boulangère, enfin.

            -Bonjour, les jeunes, je vous sers la même chose que d’habitude?

            -Oui, dis-je en chœur avec Caleb.

            Nous attendons quelques minutes et sortons avec notre déjeuner. Nous devons, encore aujourd’hui, nous entrainer au tir, donc nous nous dirigeons vers la pergola derrière la maison.

            Dale apparaît alors d’entre les arbres avec sa clique dont les noms me sont inconnus, mais bien indifférents.

            -Tiens, tiens, dit-il en s’approchant avec un sourire amusé et dédaigneux à la fois. La pleurnicharde est de retour. On commençait à croire que tu finirais enfin par partir. La normale.

            -Laisse-nous, mec, interviens Caleb.

            Je lui presse l’épaule quand il se ramène devant moi et me fraie un chemin vers Dale.

            -Je suis heureuse d’être normale, dis-je avec une légère douleur dans le cou, si être magique, c’est devenir aussi con que toi.

            Sa mâchoire ce serre.

            -Tu sais, ton petit Caleb pleurait comme une madeleine. Maman, maman, on doit retrouver Alice. Où peut-elle bien être? Ha ha! Pathétique. Mon pote tu es bien le seul à te faire du souci pour cette saleté de normale.

            Je l’aurais frappé de mes propres mains, mais Caleb me devance et lui assène un coup tellement violent que Dale titube avant de se fracasser le dos contre un arbre derrière lui. Il y a une plais ouverte sur sa lèvre inférieur. Dale se redresse en l’essuyant du révère de la main. Il grogne pendant une fraction de seconde puis repart en maugréant, suivit de sa bande.

            -Je vais pas me battre avec toi, mec. Moi, je sais garder le contrôle. 

            Je baisse les yeux, la main de Caleb est rouge, surtout ses jointures.

            -Ce n’était pas nécessaire, je peux parfaitement me défendre toute seule.

            -Il est hors de question que qui que ce soit te parle de cette façon.

            -Je t’ai dit que je ne te demandais pas de me protéger.

            -Tu crois que je n’ai pas entendu ce pégase autour de la maison, hier soir?

            -Heuh…!

            -Tu es sorti du domaine? Tu sais que c’est dangereux? On aurait pu vous voir. Tu aurais très bien pu tomber, être blessée.

-J’ai l’air blessée?

-Non, mais ça aurait pu mal tourner.

            J’ai un pincement au cœur. Non, je ne dois pas lui dire ça.

            -Je te dis que je vais bien.

            -Tout le monde s’inquiétait. Maman, Nellya, Agatha, grand-p…

            -NON, le coupai-je en hurlant d’une voix tremblante, N’ESSAIE PAS DE ME FAIRE CROIRE QU’ALPHONSE AIT DAIGNER LEVER NE SERAIT-CE QU’UN SEUL PETIT DOIGT POUR MOI.

            -Alice, souffle-t-il avec compassion.

            Sa voix prend une teinte plus posé et désarmé. La mienne sanglote et mes yeux se ferment sous le poids de mes larmes.

            -Non, grimaçai-je, il ne m’aime pas. Il…

            J’éclate en sanglot sur l’herbe humide. Je sens alors les mains de Caleb toucher lentement mon dos.

            -NE ME TOUCHE PAS, criai-je.

            Il retira sa main. Mon souffle se fit lent. Tremblant!

            -Ne me touche pas…

17. oct., 2018

Les ailes d’Ika fouettent le vent et fait trembler les branches des arbres près du balcon de ma chambre. C’est le son de la pression exercée sur l’air qui m’a réveillé. Quoi que je ne dormais que d’un œil. Les racines de mon ventre n’ont cessé de bouger sous les secousses. Ika se pose sans discrétion sur le bois de la terrasse et je descends de son dos en glissant. Je lui donne un baiser sur son énorme nez, lui caresse légèrement le cou affectueusement, puis la libère de mon emprise. De ma chambre, je regarde la bête s’élever vers le ciel d’un mouvement majestueux et disparaitre de ma vue, dans la nuit. Une vision poétique qui m’a empêché de percevoir le bruit des pas de la personne qui sonne déjà à ma porte.

-Alice? Tu es là?

-J’arrive, criai-je en courant vers l’armoire pour attraper une robe de chambre et des pantoufles assez longues pour couvrir les nouvelles imperfections de mon corps.

Je ne sens pas prête à raconter ce qui est arrivé dans cette forêt. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment comment expliquer les événements et faire en sorte qu’ils ne paraissent pas effrayants. J’ouvre la porte en tirant sur ma manche pour cacher ma main.

-Cassandra?

Elle me lança un regard mêlé à la fois d’inquiétude et de colère.

-Mais où est-ce que tu étais? J’étais morte d’inquiétude. Tu as disparu toute la journée.

Je la laisse entrer avec un sourire blasé et un soupir.

            -Je ne te dois rien.

            -Ça suffit. Tu me dois le respect.

            -Non. Toi, tu ne m’as pas respectée.

            -Je te l’ai dit. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi.

            -À oui, c’est vrai. Tu m’as laissé toute seule pour me protéger. Pourquoi ça ne me réconforte pas de le savoir?

            Elle prend une grande respiration, pense à ses prochains mots et entame un geste pour prendre mes mains dans les siennes. J’esquive et m’assied rapidement sur mon lit.

            -D’accord, capitule-t-elle en prenant place à mes côtés. Si je te disais que j’ai souffert le martyre, tu te sens mieux?

            -Oui!

            Autre grande respiration. Ce n’est pas du courage ou de la force que je vois dans ses yeux. C’est de la faiblesse et de la peur. Mais surtout, beaucoup de certitude.

            -Je suis désolé, Alice. Il n’existe pas un mot sur Terre qui ne soit assez puissant pour exprimer tout le regret que j’ai éprouvé à être séparé de toi. J’ai été inconsolable pendant des années. Et c’est pour ça que j’étais aussi contente quand un ami à moi de l’extérieur du domaine m’a dit que ma fille me cherchait. Et Caleb était si content de rencontrer sa petite sœur.

            Une larme à couler sur ma joue.

            -Tu lui as parlé de moi?

            -Tout le temps.

            Je baisse la tête. Est-ce vrai? Où le dit-elle seulement pour me consoler? Et si c’est vrai. J’ai été si stupide de croire qu’elle m’avait oublié. Je me sens ridicule. Par contre, ça n’efface pas tout. Une larme coule de ses yeux tremblants.

            -Et grand-père?

            Elle laisse s’échapper une longue et lourde respiration.

            -C’est compliquer, Alice.

            Je me crispe.

            -Il me haït.

            -Mais non, voyons.

            -C’est vrai? Lui dis-je sans pourtant exprimer la moindre espérance.

            -Il ne te connait pas, abdique-t-elle.

            -Toi non plus.

            -C’est ce que j’essaie de remédier.  

            Un moment passe et les mots nous manquent, mais ma mère finit par briser le silence.

            -Je t’aime tellement, ma chérie.

            Ma voix se brise sous le choc de cette phrase et je tente d’empêcher mes mains de trembler, en vain.

            -Tu pleurs? Demande-t-elle en s’approchant pour me serrer dans ses bras.

            Voilà. Je crois que c’est précisément ce dont j’avais besoin. Onze à croire que j’avais fait quelque chose de mal pour qu’elle me laisse tomber. Croire qu’elle ne m’aimait pas. Et cette scène. Une mère et sa fille se prenant dans leur bras en se disant qu’elles s’aiment. C’est ce que je veux. C’est ce que je voulais. Pendant un bref instant, et c’est ce que je pensais ne jamais être en mesure de faire, je fais flamber dans ma tête toute ces années solitude, de haine, de peine. Un moment magique. Nos corps serrés l’un contre l’autre dans une sorte de cocon d’amour maternel. Celui qui m’a manqué.

            Mais alors que j’aimerais l’accueillir dans mes bras, une racine se déplace dans mon cou et me rappel à l’ordre. Si elle me touche, je lui devrai lui expliquer ma journée. Je devrai la confronter à propos de mon père, de ses mensonges à elle. Un problème à la fois. Ce n’est pas le moment de tout gâcher. Et puis, je ne suis pas prête. J’ai envie de garder notre magie pour moi plus longtemps.

            Je me décale et aperçois à peine sa déception au moment de détourner les yeux. Elle se fige.

            -Je suis désolé. J’aimerais être seule.

            -Je comprends, me répond-t-elle interdite avant de se retourner et de se diriger vers la sortie.

            J’hésite un moment, attendant avec mal qu’elle sorte enfin de ma chambre. Les mots s’échappent soudain de ma bouche comme l’eau d’une fontaine. Incontrôlables.

            -Je pensais que tu avais arrêté de m’aimer. Que c’était à cause de moi que tu étais partit. Que tu ne voulais plus de moi.

            -Jamais.

            Je freine son geste de ma main immaculée quand elle revient vers moi, le regard dans l’eau.

            -Moi aussi je t’aime, maman.

            J’ouvre les yeux et c’est son sourire triste et baigné d’amour qui écrase mes doutes sur elle et me réconforte.

            Nous sommes ensuite restées là, immobiles, à nous fixer mutuellement pendant un bon moment.

23. sept., 2018

Toujours assise dans l’herbe, les yeux baignés de larmes brulantes, Ika me pousse le bras avec sa tête, pleine de compassion.

            -Ne me colle pas, Ika. C’est toi qui m’as amenée ici. C’est ta faute tout ça.

            Je le dis, mais je n’ai pas la force de le penser. Je n’ai pas l’énergie de lui en vouloir. J’inspire, puis soupir. Ça me fait grimacer d’inconfort. Je sens les racines dans mon corps quand je respire.

            Ika se décale tristement. Je lui caresse le museau pour m’excuser.

            -Laisse tomber. Tout va bien, ma belle.

            Elle bas un peu des ailes et reviens se coller à moi, toute guillerette.

            Je regarde ma main parsemée de racines et j’ai un haut-le-cœur. J’étais jalouse de voir tous ces gens différents. De la magie égaillant leur vie. Appréciés par mon grand-père, alors que ma monotonie lui faisait horreur. On dit que l’on ne comprend la valeur de ce que l’on a que lorsqu’on l’a perdu. Voilà, c’est fait. J’ai perdu ma monotonie, mais je voudrais bien la récupérer maintenant.

            Je n’ai aucun envie d’apprendre à m’habituer à ma nouvelle condition. Pourtant je devrais. Ces racines font trop mal, pour me permettre de penser qu’elles ne sont que des fabrications de mon esprit. Et puis! Pourquoi cette magie est douloureuse pour moi et semble si merveilleuse pour les autres. C’est ce que je leur enviais, moi. Ce côté merveilleux de la magie. Je n’ai même pas l’impression d’être doté de magie, qui plus est. Cela ressemble d’avantage à une vieille malédiction qu’à autre chose. Je n’en veux pas. Je veux que mon bras reprenne son apparence et que tout ce bois quitte ma chair.

            Je passe ma paume sur mes joues pour sécher mes larmes et me redresse sur mes pieds en titubant.  En me dépliant le dos, une racine loger la s’étire, je la sens bouger, se déplier sous ma peau. Ika met sa tête sous mon ventre pour m’aider à me redresser. Je m’avance vers l’arbre. Il semble respirer. Enfler et désenfler. Comme un cœur battant. J’ose à peine y retoucher. Sentant comme des secousses sous mes pieds. Je recule d’un pas. Ika, curieuse, se met renifler la terre. Puis, j’ai un réflexe que je ne me connaissais pas du tout. Je retire mes chaussures, puis mes bas et laisse mon pied nu se recouvrir de terre. Des racines les recouvrent aussi.

            Soudainement, elles quittent mes pieds pour pénétrer la terre comme des foreuses. Je les sens s’accrocher à d’autres racines et chose étrange, je me sens connecter à celles-ci. J’arrive à percevoir l’oxygène et la sève circuler, semblables à du sang dans une veine. Je prends une grande inspiration, ma conscience suis le chemin des racines et se balade dans l’arbre librement. Le grand arbre qui m’effrayait. Le processus est si intensément douloureux que je pourrais en perdre complètement ma lucidité, mais c’est à la fois, si satisfaisant. Je m’imprègne de l’énergie de l’arbre qui m’étreint comme une seconde peau.

            Une image m’apparaît alors. Une ombre de tristesse. Un baiser de mélancolie. Des bras me serrant l’âme affectueusement. Un souffle fait trembler les racines de mes cheveux. Je ferme les yeux et laisse l’image venir à moi. Un jeune homme d’une vingtaine d’années. Ses cheveux bruns, ses yeux verts comme la forêt et ses traits carrés minutieusement dessinés me rappellent vaguement ma propre image dans le miroir. Ses yeux sont clos, mais sa voix s’immisce dans mon esprit.

            «Tu es venu à l’arbre, comme je l’ai fait avant toi, ma fille.»

            Je sentis une coulée d’eau humecter ma joue et s’assécher sur mes lèvres. Sa voix chaude emplit douloureusement mon cœur.

            «J’aurais tout sacrifié, pour te voir grandir près de moi, te consoler, te rassurer, te protéger de ce que nous sommes.»

            Je sens la tête d’Ika me pousser dans le dos. Sa langue me chatouiller le visage. Je n’y porte pas attention plus que cela. Je la sens inquiète et porte distraitement ma main à sa mâchoire.

            «Je suis persuadé que ta mère aura passé sa vie entière à le faire pour nous deux.»

            Oh, papa, pensais-je en sanglotant, si tu savais!

            «Nous ne sommes pas comme les autres, ma fille. Nous ne l’avons jamais été. Ni humains ni complètement magique comme les habitants des Domaines. Ce que nous sommes est précisément la raison pour laquelle je ne peux pas être près de toi aujourd’hui. Tu seras effrayée, tu voudras sans doute mourir, car notre pouvoir ne fait de bien qu’aux autres. Tu devras souffrir pour eux, car user de nos facultés sera infernal.»

            Mon visage commence à chauffer. Mon esprit le voit. Son sourire plein de douceur et de souffrance. Parfois, sa voix sanglote et mes pensées semblent se noyer dans une mer de larmes. Et puis, les racines de mes pieds me déchirent la peau. Mon corps me supplie de mettre un terme à cette expérience, mais mon cœur veut l’entendre parler encore. Je veux l’entendre parler encore. Pour toutes ses années où je n’ai fait qu’observer ses images silencieuses piégées dans des cadres photos. Son histoire m’effraie, mais le seul fait d’entendre sa voix m’hypnotise.

            «Notre lignée est essentiel à la survie de l’humanité. Je suis bien conscient qu’il s’agit là d’un immense cliché, mais ça n’est rien d’autre que la vérité.»

            J’exprime un petit rire sec à ces mots.

            «Toi, moi et ma mère avant moi, sommes les descendant direct de la lignée des Dames Nature.»

            Mon sourire s’évanouit de stupéfaction.

           «Seulement, notre rôle n’est pas de protéger l’humanité. Notre rôle est de protégée les êtres provenant de tous les mondes et dimensions parallèles qui prennent refuge sur la Terre et s’installent dans les différents domaines éparpillés dans le monde.»

           Sa voix. On dirait un message enregistré comme sur les répondeurs de téléphones.

          «C’est une grosse responsabilité et j’ai dû te la refiler le jour même de ta naissance.»

          Quoi? Pitié, je n’ai pas envie d’entendre la suite.

         «Deux Dames Nature ne peuvent coexister dans la même époque.»

         Non! Ça veut dire que…

        «Je garderai toujours un œil sur toi et c’est ce que j’ai toujours fait. Seulement, à la minute où tu es né, l’heure de ma mort fut sonnée.»

        Papa, j’ai tellement de chose à te raconter.

       «Et j’ai tellement de chose à écouter, ma princesse.»

       Je sourcillai. Tu entends ce que je dis? Papa… 

       Soudain, mon corps fut brutalement soulever de terre et je sentis les racines de mes pieds se rompre dans la terre. Je poussai un énorme cri en les sentant réintégrer mon corps et lacérer ma chair. Le contact se rompit. Je revins à moi-même, mais le sentiment d’avoir laissé mourir quelque chose dans l’arbre me prit dans l’âme. Une partie de moi.

       Assise sur le dos d’Ika, je finis par ouvrir les yeux et aperçois en bas le couple espagnol que j’avais vu plus tôt. Je voudrais me reconnecter à cet arbre et entendre mon père, lui parler. Et dire qu’il pouvait m’entendre et que je n’avais rien osé dire. Mais je comprends pourquoi Ika m’a séparé de l’arbre. Après avoir passé ma paume sur mes yeux pour sécher ce qu’il y restait de larme, je passai ma main humide sur le coup de la pégase.

15. août, 2018

Après s’être élevée dans les airs, Ika m’a fait faire le tour du Domaine. Nous avons survolé la résidence, puis le village des dépendances, un autre coin de terre dont je ne connaissais pas encore l’existence, deux ou trois montagnes et collines supplémentaires. Nous sommes ensuite revenues vers la prairie en passant au-dessus du Lac Mouillé de mon mystérieux John Dos. Nageant tranquillement sous sa forme de dragon de mer. J’imagine que d’aussi haut on aurait du mal à apercevoir les remous produit par un simple être humain. 

Alors que je croyais notre balade terminé, Ika poursuit son chemin en nous ramenant à la limite du Domaine et nous faisant franchir cette sorte d’onde de chaleur que j’avais ressentie à mon arrivée.  Nous évoluons maintenant dans le seul monde que je connais vraiment, celui des humains. Celui ou j’ai grandis. Ika vole vers une direction mystère.

Après quelques heures de vol au-dessus de l’océan atlantique nous nous arrêtons environ à l’ouest de l’Amérique du Sud. Si je me remémore mes cours de géographie, nous devrions nous trouver en plein Brésil, près de Rio, ou quelque chose comme ça. Tout ce que j’arrive à me dire en ce moment, avec la fatigue du voyage dans le corps, c’est que ce sera long pour rentrer en Europe.

Nous surplombons une ville que j’arrive à peine à apercevoir sous la brume cotonneuse des nuages. Ika poursuit sa route plus loin, vers un endroit plus éloigné dans la forêt. Nous atteignons le sol en plongée rapide alors que la jument ailée attrape quelque chose avant d’atteindre le sol. Je descends de son dos les cheveux emmêlée par le vent. Je caresse sa crinière et sens sa mâchoire mastiquer.

-Qu’est-ce que tu manges-là, ma belle. J’espère que ce n’est pas toxique.

Elle avance un peu et frappe le sol du sabot près d’un arbre. Un objet tombe devant mes yeux et par réflexe instantané, je l’attrape en formant un bol avec mes mains. Je sais ce que c’est, pour en avoir déjà vu au marché Jean Talon de Montréal avec Buck, Diana, Élisa et les garçons. Une figue. Bien fraiche. Sa peau noire me laisse sceptique, mais j’ai trop faim et me laisse tenter.

J’arpente un peu la forêt avec ma compagne de voyage. Nous contournons avec mal les racines bien proéminentes sur la terre brésilienne. Les arbres se ressemblent tous. Sauf exceptions. Certains ont des formes originales. Pas du genre chien, théière et visage humain. Plus dans les styles torsadés, ondulés, gros et très maigres. Originales n’est pas le mot finalement, je dirais plus Diversifiées. Les racines semblent se mêlées entre elles et former un réseau complexe recouvrant une grande majorité de l’espace. Pour ne pas dire toute l’espace.

Ika s’amuse à voltiger autour de moi et je me contente de rire en jouant l’équilibriste sur les racines. Je crois que c’est ce dont j’avais besoin. Un moment pour décompresser. On dirait qu’Ika a su exactement quoi faire de mine triste. Elle a dû se dire : «Je vais la faire voyager assez longtemps pour épuiser ses larmes et sa colère avant de l’emmener dans un endroit isoler pour décompresser». C’est ce que je m’imagine. Elle est intelligente comme ça, ma pégase. Nous nous connaissons si peu pourtant. Elle sait déjà gérer mes états d’âme. Je ne suis pas convaincue de la technique cela dit. C’est amusant et relaxant la forêt, mais j’aurais très bien pu me contenter d’une forêt française. Ou juste un endroit isolé au sein du domaine. J’apprécie son effort, mais doute un tant soit peu de la nécessité de ce voyage.

J’entends un craquement soudain, des voix s’élèvent de plus loin. Je croyais cet endroit reculé. Il me prend une peur que l’on découvre l’existence d’Ika. Autant en vol, je n’étais pas inquiète, nous progression au-dessus des nuages. Autant au sol, maintenant, je ne me sens pas très confortable à cette idée. Tellement de chose pourrait arriver. Je me trouve, à cet instant, très négligente d’avoir laissé Ika sortir du Domaine. Les voix se rapprochent. Des voix chantantes.

-Merde, m’exclamai-je.

Je pousse Ika derrière un gros arbre pour la cacher. Les bruits viennent de la direction opposée.

-Ne bouge, ne hennis, ne tape du sabot sous aucun prétexte.

Je me redirige vers les voix qui perdent la distance. Un couple habillé en explorateur sort alors d’un figuier devant moi. En me voyant, ils s’arrêtent et me toisent d’un œil curieux.

La dame avance vers moi.

«Es inusual conocer a otras personas en esta parte del bosque.»

Je la regarde, décontenancée. Je n’ai fait qu’une année d’espagnol à l’école et je n’étais franchement pas la meilleure. Où se trouve Élisa dans ce genre de situation.

-Hum, no hablo espanol, parvins-je à articuler avec peine. Perdòn.

«Ho, no problemo, me dit-elle. Buenos dias.»

-Si!

Je n’ai rien compris, elle parlait trop rapidement, mais j’ai réussi à retrouver quelques notions dans le fond de ma tête. Le couple partit, je sens la tête d’ika me pousser dans le dos. Je me retourne pour la caresser et lui faire un baiser sur le nez, pleine de soulagement.

-On a eu chaud.

Alors que je laisse mon regard flotter sur mon environnement, mes yeux bloquent soudain sur un arbre plus imposant que les autres. Un figuier majestueux et inspirant le respect. Je lâche le nez de la pégase et me dirige vers ce monument de la nature. Son tronc est recouvert d’une mousse d’un vert très clair, mais prononcé. Un vert qui brille sous les rayons du soleil.

Je m’approche encore et comme hypnotisée, je pose ma main sur le tronc. Une douleur indescriptible déchire ma main d’un coup. Surprise, je tente de la retirer, mais je n’y arrive pas. Je commence alors à voir quelque chose me parcourir le bras. On dirait des racines. Elles sortent et creuse ma peau comme un vers sur une pomme. Les racines montent jusqu’à mes coudes puis épaules. Des larmes jaillissent de mes yeux. Je n’en veux pas. Je ne veux pas de ses trucs sur ma peau, peu importe ce dont il s’agit. La douleur se fait plus intense dans tout mon corps. Comme si chaque parcelle de moi était touchée par cette abomination. Au moment où je croyais que cette chose arriverait à me tuer, alors que je tire de toutes mes forces sur mon bras, j’arrive enfin à me détacher de cet arbre et l’équilibre me laissant tomber comme une vieille chaussette, je tombe violemment sur le sol recouvert de feuille. Je remarque finalement une chose dont je n’avais pas fait attention jusque-là. Toutes les racines autour de moi semblent se rejoindre par cet unique arbre.

Prise d’angoisse, je me mets à gratter mon bras comme une déranger, mais je sens déjà les filets de bois se stabiliser dans ma chair.