Chronique

21. janv., 2019

Ça doit faire une bonne heure qu’on marche avec Beck. Le but n’est pas de sauver les habitants d’Akar, bien que j’ose espérer qu’ils auront tous eu le temps d’évacuer, le village est sans doute déjà prit. L’objectif est de libérer le village de ces créatures et de le sécuriser. Depuis la réclusion de la Grande Sorcière de la dimension d’Ombral, les créatures de l’ombre s’en donnent à coeur joie. C’est de là que vient le tigre de feu qu’affectionne Beck. Il ne s’est d’ailleurs pas fait prier pour nous accompagner, cette grosse boule de poil fumante. Il semble sur ses gardes, comme à la recherche de quelque chose. Ou de quelqu’un. Il espère trop de cette mission. Beck s’inquiète et ce n’est pas trop dure à deviner.

Nous sommes supposés rejoindre mon père à l’entrée du village. Je suis content qu’il ne soit pas encore venu nous rendre visite au Domaine. Pas parce que je ne voulais pas l’y voir, mais plutôt parce qu’il détestait le père d’Alice. moi je l’ai pas trop connu, mais je crois que c’était une haine de type viscérale. En tout cas, ça en a tout l’air. J’ai peur qu’il soit méchant ou indiscret avec elle. Oui, c’est son genre de tempérament. Il hait les humains. C’est comme ça. J’ai jamais su comment le père d’Alice avait réussit à franchir la barrière la première fois. Lui non plus, d’ailleurs. Ça l’a toujours mis hors de lui. Pour mon père, il était d’une banalité aberrante, mais mes parents se sont quand même éloigné à cause de lui. Je crois que personne n’a jamais su ce qu’il avait de si spécial. Sans difficulté, je suis pourtant capable d’affirmer avec certitude que cette singularité à déteint sur Alice. Mon père pourrait, sans aucune scrupule, être méchant envers elle, et ne pas comprendre que j’essaie de la protéger. Je l’adore, c’est mon père, mais je crois que je préférerais qu’il ne la rencontre jamais. Ce serait plus facile.

Je sens un violent coup d’épaule qui me fait sortir de mes pensée.

-On arrive, m’annonce Beck.

-Ok. Il faut trouver mon père.

Beck se retourne vers Xal pour lui confier cette tâche. Son flair reste bien plus aiguisé que le nôtre. Nous le suivons plus haut sur la colline qui plombe le village jusqu’à un homme accroupis près d’un rocher, un pistolet rougeoyant à la main. C’est mon père et son pistolet de feu, une relique de mage. Comme la plupart des armes magiques entreposées au Domaine.

-Papa!

-Fiston! Tu es là. Approche!

Nous le rejoignons à la hâte et nous accroupissons à ses côtés. Il me prend l’épaule pour m’aider à m’équilibrer et approche sa bouche de mon oreille.

-Vous avez emmené Xal comme je te l’ai demandé? Le feu est mortel pour ces créatures.  

Xal est originaire de la dimension dans laquelle nous sommes, première raison de sa présence, et est un tigre dit “de feu”. C’est-à-dire que lorsqu’il se met en colère, il s’enflamme. Littéralement! L’histoire de cette dimension (quelques livres d’histoires et archives entreposés dans la résidence, en témoigne) montre que les créatures de l’ombre ne peuvent survivre ni au feu, ni à l’eau. C’est pourquoi la forteresse de la Cité des Rois, ancienne cité prospère à l’époque de la Grande Guerre des Ombres, était cerclé par une large rivière. Aujourd’hui la famille royale n’y vit plus, la forteresse fut détruite. Elle n’est que ruine maintenant. Au début, je pensais que Xal refuserait de venir, qu’il resterait mollement coucher sur l’herbe. Au lieu de ça, il a été plutôt rapide à se lever.

-Oui, c’est lui qui vous a repéré, monsieur, confirme Beck.

-dans ce cas, où est-ce qu’il est, petit malin?

Beck fige et moi aussi. Effectivement, en regardant autour de nous, on s'aperçoit que Xal n’est plus là. La main de Beck commence à trembler, toc qu’il a lorsqu’il commence à être anxieux. Puis, je me souviens d’un truc. La rapidité avec laquelle il s’est levé lorsque Beck lui a demandé de nous accompagner. Une seule chose me vient alors à l’esprit: la mystérieuse sorcière d’Ombral.

J’ai l’impression que cette mission sera plus longue que prévu.  

 

10. janv., 2019

Je sens sa main doucement trainer sur ma peau et le sable collé sur la plante de mes pieds. Sans jeu de mot! J’ignore pourquoi je le laisse voir tout ça. J’ai l’impression de ne rien pouvoir lui cacher. De ne pas avoir la force de lui cacher quoi que ce soit.

-C’est fascinant, dit-il enfin.

-Tu sais ce que ça signifie?

-Non, je n’en ai pas la moindre idée.

Je laissai échapper un rictus de déception. L’une des racines de ma cheville bougea et sa main se retira de ma peau sous la surprise.

-Wow! C’est dingue. Tu devrais peut-être en parler à ta mère ou à ton frère, peut-être qu’ils pourront t’aider plus que moi.

-Je n’ai pas envie d’en parler aux gens tant que je ne suis pas certaine de ce qui m’arrive.

-Pourquoi me le dire à moi alors?

Je fige.

-J’en sais rien.

Une larme rebelle coule sur ma joue. Quand je pense que j’aurais pu tout dire à Caleb, c’était le moment, et je n’en ai pas profité. Je ne sais pas ce que je fais. Je ne sais pas quoi faire. C’est quoi une dame nature? Qu’est-ce que ça mange en hiver? Pourquoi est-ce que ce serait souffrant pour moi, mais bénéfique pour les autres? J’ai tant de questions et le seul à pouvoir réellement y répondre, est mort dès que j’ai franchis le seuil de la vie pour la première fois.

Le silence se prolonge et je ne sens plus sa présence près de moi. J’étais sans doute tellement plongée dans mes réflexions que je ne me suis pas rendu compte de son absence. Je commence à paniquer, car il ne m’a pas rendu ma vue avant de partir. Je suis dans un néant total et l’impression me laisse de glace. Je me force à tâter le sable devant pour trouver un bon appuie afin de me relever. J’espère arriver à retrouver la voiturette.

Je commence à me dresser sur mes pieds, mais mes fesses reprennent contact avec le sol aussitôt. La douleur n’est pas criante, mais je sens mon sang-froid quitter peu à peu mon corps et partir en roue libre dans la chaude brise.

Alors que je retente de me lever, deux mains viennent se poser sur les miennes pour m’aider.

-C’est toi?

-Oui!

J’accepte sans réticence, mais le repousse aussitôt debout.

-Tu m’as laissée seule et aveugle!

J’ai l’impression qu’il ne fait pas attention à ce que je lui dis, car même si je peine à résister, il prend tout de même ma main et la couvre d’un gant. Un gant troué. Seul le pouce, l’index et le majeur sont couverts. Un gant d'archer.

-Qu’est-ce que tu fais?

Il me met une flèche dans les mains, puis un arc.

-Je vais te changer les idées. T’empêcher de penser à tout ce qui te tracasse. T’empêcher de réfléchir.

-Mais je n’y vois rien.

-Alors apprend à sentir! Trouve ta cible avec tes pieds. Comme tu dis l’avoir fait dans cette forêt.

-C’était inconscient. Je n’ai rien contrôler. Je n’avait même pas l’impression que c’était à moi de le faire.Si tu me rendais ma vue, je pourrais mieux me concentrer.

-Il ne faut pas te concentrer. Il faut le faire avec l’instinct. Tu ne verras pas toujours ton adversaire, mais sa présence, tu pourras la sentir.

Il lève mon bras et positionne mon arc de façon à ce qu’il soit bien droit.

-Détends-toi! Me dit-il calmement.

Je colle mon pouce sur ma bouche et prend une longue respiration avant de fermer les yeux. C’est seulement pour la forme, je sais très bien ça ne change rien.

-Et si je te blesse!

-J’ai confiance en toi, m’assure-t-il alors que sa voix s’éloigne déjà.

-Mais moi, je ne me fait pas confiance.

-C’est le problème justement. La peur. Fais-moi confiance à moi.

Je reprend une bouffé d’air et tend la corde de mon arc. Je ne sens rien. Je bouge les bras comme si je visais, mais je ne sens toujours rien. Mes pieds nues brossent le sable. Puis, tranquillement, longeant les paroies de ma peaux, se frayant un chemin sinueux à travers mes os et mes muscles, les racines de mon corps ondulent dans ma chair afin que celles se trouvant à l’extrémité de mes pieds puissent être poussées et s’enfoncer dans la terre. Je n’entends plus rien, mais j’ai l’impression étrange de voir à travers la terre. Je m’arrête de tourner quand l’une de mes racines entre en contact avec la peau de ses pieds. Je me rend vite compte que je suis en train de le viser.

Je sens alors une autre de mes racines s’enrouler autour de celle d’un arbre plus loin, à la frontière entre la plage et la forêt. Je tourne mon buste à toute vitesse et lâche aussitôt ma flèche, mais je ne l’entend pas atterrir. Mes racines revinrent alors brusquement vers moi. J’espère que je finirai par m’habituer à la sensation.

-J’ai réussi?

-Regarde par toi-même

Une fraction de seconde plus tard, une brise salé couvre mes yeux et ma vue reviens. En regardant tout autour, mes yeux s’arrêtent sur le lac où j’arrive à apercevoir, le temps d’un instant, les yeux du dragon d’eau s’immerger.

En me rendant vers l’arbre que je suppose avoir pris pour cible. J'aperçois effectivement ma flèche, plantée en plein centre d’un noeud d’écorce. Mais si je dois prendre un tel ancrage dans le sol pour trouver ma cible à chaque fois que je dois tirer une flèche, je ne serai pas prête de sitôt à un vrai combat. Je suppose que c’est un début. Il en faut un à toute chose.

 

6. déc., 2018

Alice est bizarre, aujourd’hui. Je ne l’avais encore jamais vue perdre son calme de cette façon. Elle m’a fait de la peine. J’arrive dans la dimension artificielle où sont cachées les armes magiques. Après sa crise de tout à l’heure, j’ai jugé qu’il serait préférable de la laisser tranquille pour aujourd’hui. Je me demande ce qui lui est arrivé hier. C’est que j’aimerais qu’elle me parle davantage, mais la vie est ce qu’elle est et je ne suis pas aussi proche d’elle que le sont les gens avec qui elle a grandi au Québec.

            La dimension parallèle où se trouvent les armes est faite étrangement. L’espace est plongé dans le noir, les seules choses visibles sont de larges sphères lumineuses flottant contre la gravité, et c’est celles-ci qui contiennent toute les armes magiques entreposés au Domaine. Ce lieu n’est heureusement accessible que d’ici, au domaine, une mesure qui empêche toutes personnes potentiellement mal intentionnée d’y avoir accès d’une autre dimension. Pour pouvoir profiter du jour de congé d’Alice pour m’entraîner, je dois trouver la sphère qui protège mon arme. Sécurité supplémentaire, elles ne cessent de bouger. Elles ont leur propre conscience. La trouver fait partie de l’entrainement, un échauffement quotidien.

            Normalement, ma sphère a des teintes de vert et de blanc et passe sa vie à se cacher. À tous les coups, je vais la trouver en train d’essayer de se confondre avec une autre sphère. Je finis par l’apercevoir et elle essaie effectivement de se cacher, mais la sphère bleu-turquoise qu’elle suit semble ne pas vouloir d’elle autour. Je m’approche et touche la lumière pour l’immobilisé permettant à l’autre de partir. Elle laisse s’échapper une sorte de couinement étoilé et j’en extrais la lame de mon sabre par le fourreau et sort de la dimension en utilisant la faille par laquelle je suis entrée. Au moment où j’arrive dans la salle des Brèches, une voix m’interpelle.

            -Mec, je croyais qu’à cette heure tu étais avec Alice.

            Beck avance vers moi et m’attrape l’épaule avec force pour me saluer.

            -Je l’ai laissé aller, elle a fait une sorte de crise tout-à-l’ heure, j’ai pas tout compris.

            -Parait qu’elle a disparu, hier. Tu sais ce qui s’est passé?

            -Aucune idée et ça me tue, ça a eu l’air de la bouleverser.

            -Ouais, je comprends. Enfin, j’ai pas de sœur, mais tu vois…?

            -Ouais, ouais.

-C’était peut-être juste un mauvais jour, ça va passer, non!

-Ça fait peu de temps que je la connais, mais de ce que je sais, elle crise pas pour rien.

-T’es trop protecteur, mec. Laisse là respirer!

Je prends une grande inspiration et tente de me remettre les idées en place. Pourquoi suis-je venu à la base? Le message de mon père. Ce sera un entrainement parfait.

-Je pars en mission d’entraînement, tu m’accompagnes?

Beck hoche la tête avec enthousiasme, il est toujours prêt pour des nouvelles missions à travers les dimensions. En général, il en profite pour ramener des créatures blessées en tout genre. Tout pour en sauver le plus possible. Un Norbert Dragonneau des temps modernes.

-Tu vas où?

-Ombral, mon père m’a fait parvenir un message. Le village d’Akar aurait été envahi pour un groupe de créature des ombres.

-Ils n’ont pas une sorte de sorcière pour faire ça? Elle fait pas son boulot.

-La dite « sorcière » ne serait pas la pseudo-sœur de ton chers Xal? Une chance qu’il n’est pas là pour t’entendre.

-« Pseudo » étant le mot clé. Elle l’a abandonné, c’est dégueulasse. J’ai ni frère ni sœur et même moi, je ferais un meilleur boulot qu’elle pour les protégés.

-Bon, tu viens ou pas? Insistai-je avec impatience.

-Oui. Oui. Je vais chercher mon arme, articule-t-il avant de disparaître dans la brèche.

12. nov., 2018

Je me réveille fatiguée et le visage humide de sueur. J’ai la joue tatoué par la forme des ciseaux. J’ai passé la nuit à découper, recoudre et déchirer des bouts de vêtements. En jeter d’autre. Tout ça pour m’assurer que les racines sur ma peau ne se verraient jamais. La totalité de mes t-shirts à manches longues ont un bout de tissu en plus qui recouvre assez ma main droite pour cacher l’horreur. Ça fait une sorte de triangle de chaque côté de ma main se fixant autour de mon majeur, comme un bracelet et une bague à la fois.

            J’enfile l’un d’eux avec un jean long et des bottillons à cap d’acier. Je descends vers la véranda en passant par la cuisine et croise Alphonse que j’ignore avec une boule de ressentiment coincé dans la gorge. Il me regarde un instant et au moment où il commence à parler, je quitte la pièce avec une poire dans la bouche. Je me demande vraiment pourquoi je perds mon énergie à chercher ses regards. Je sors de la grande maison et aperçois Caleb en train de m’attendre en bas des marches.

            -Tu as disparue, hier, lance-t-il sans équivoque.

            Je descends en ralentissant ma course.   

            -Désolé, j’avais besoin de rester seule.

            -Je me suis inquiété.

            -Je vais bien.

            J’hésite un peu.

            -Je mangerais bien un pain au fromage.

            Caleb relève les yeux et son regard triste fait place à son naturel sourire chaleureux qui se dessine sur ses lèvres petit à petit.

            -Très bien.

            Il attend que je sois à ses côté pour commencer à marcher vers le village des dépendances. Je ne suis pas aveugle. Je vois bien qu’il s’inquiète. Il ne fait que ça depuis notre rencontre devant l’école. Ça contraste avec son image de dur à cuire qu’il arbore avec ses amis. J’aimerais qu’il ait se sourire constamment, mais il faut croire qu’il ne peut pas s’empêcher de s’inquiété. Jed ne s’était jamais inquiété comme sa avec moi. Il avait confiance. En même temps, même si bien sûr, il considérait son rôle de me réconforter quand ça n’allait pas, il n’a jamais eu ce regard qu’à Caleb quand il me voit. Est-ce que c’est une question de sang? Je ne sais pas.

            Nous arrivons chez la boulangère, enfin.

            -Bonjour, les jeunes, je vous sers la même chose que d’habitude?

            -Oui, dis-je en chœur avec Caleb.

            Nous attendons quelques minutes et sortons avec notre déjeuner. Nous devons, encore aujourd’hui, nous entrainer au tir, donc nous nous dirigeons vers la pergola derrière la maison.

            Dale apparaît alors d’entre les arbres avec sa clique dont les noms me sont inconnus, mais bien indifférents.

            -Tiens, tiens, dit-il en s’approchant avec un sourire amusé et dédaigneux à la fois. La pleurnicharde est de retour. On commençait à croire que tu finirais enfin par partir. La normale.

            -Laisse-nous, mec, interviens Caleb.

            Je lui presse l’épaule quand il se ramène devant moi et me fraie un chemin vers Dale.

            -Je suis heureuse d’être normale, dis-je avec une légère douleur dans le cou, si être magique, c’est devenir aussi con que toi.

            Sa mâchoire ce serre.

            -Tu sais, ton petit Caleb pleurait comme une madeleine. Maman, maman, on doit retrouver Alice. Où peut-elle bien être? Ha ha! Pathétique. Mon pote tu es bien le seul à te faire du souci pour cette saleté de normale.

            Je l’aurais frappé de mes propres mains, mais Caleb me devance et lui assène un coup tellement violent que Dale titube avant de se fracasser le dos contre un arbre derrière lui. Il y a une plais ouverte sur sa lèvre inférieur. Dale se redresse en l’essuyant du révère de la main. Il grogne pendant une fraction de seconde puis repart en maugréant, suivit de sa bande.

            -Je vais pas me battre avec toi, mec. Moi, je sais garder le contrôle. 

            Je baisse les yeux, la main de Caleb est rouge, surtout ses jointures.

            -Ce n’était pas nécessaire, je peux parfaitement me défendre toute seule.

            -Il est hors de question que qui que ce soit te parle de cette façon.

            -Je t’ai dit que je ne te demandais pas de me protéger.

            -Tu crois que je n’ai pas entendu ce pégase autour de la maison, hier soir?

            -Heuh…!

            -Tu es sorti du domaine? Tu sais que c’est dangereux? On aurait pu vous voir. Tu aurais très bien pu tomber, être blessée.

-J’ai l’air blessée?

-Non, mais ça aurait pu mal tourner.

            J’ai un pincement au cœur. Non, je ne dois pas lui dire ça.

            -Je te dis que je vais bien.

            -Tout le monde s’inquiétait. Maman, Nellya, Agatha, grand-p…

            -NON, le coupai-je en hurlant d’une voix tremblante, N’ESSAIE PAS DE ME FAIRE CROIRE QU’ALPHONSE AIT DAIGNER LEVER NE SERAIT-CE QU’UN SEUL PETIT DOIGT POUR MOI.

            -Alice, souffle-t-il avec compassion.

            Sa voix prend une teinte plus posé et désarmé. La mienne sanglote et mes yeux se ferment sous le poids de mes larmes.

            -Non, grimaçai-je, il ne m’aime pas. Il…

            J’éclate en sanglot sur l’herbe humide. Je sens alors les mains de Caleb toucher lentement mon dos.

            -NE ME TOUCHE PAS, criai-je.

            Il retira sa main. Mon souffle se fit lent. Tremblant!

            -Ne me touche pas…

17. oct., 2018

Les ailes d’Ika fouettent le vent et fait trembler les branches des arbres près du balcon de ma chambre. C’est le son de la pression exercée sur l’air qui m’a réveillé. Quoi que je ne dormais que d’un œil. Les racines de mon ventre n’ont cessé de bouger sous les secousses. Ika se pose sans discrétion sur le bois de la terrasse et je descends de son dos en glissant. Je lui donne un baiser sur son énorme nez, lui caresse légèrement le cou affectueusement, puis la libère de mon emprise. De ma chambre, je regarde la bête s’élever vers le ciel d’un mouvement majestueux et disparaitre de ma vue, dans la nuit. Une vision poétique qui m’a empêché de percevoir le bruit des pas de la personne qui sonne déjà à ma porte.

-Alice? Tu es là?

-J’arrive, criai-je en courant vers l’armoire pour attraper une robe de chambre et des pantoufles assez longues pour couvrir les nouvelles imperfections de mon corps.

Je ne sens pas prête à raconter ce qui est arrivé dans cette forêt. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment comment expliquer les événements et faire en sorte qu’ils ne paraissent pas effrayants. J’ouvre la porte en tirant sur ma manche pour cacher ma main.

-Cassandra?

Elle me lança un regard mêlé à la fois d’inquiétude et de colère.

-Mais où est-ce que tu étais? J’étais morte d’inquiétude. Tu as disparu toute la journée.

Je la laisse entrer avec un sourire blasé et un soupir.

            -Je ne te dois rien.

            -Ça suffit. Tu me dois le respect.

            -Non. Toi, tu ne m’as pas respectée.

            -Je te l’ai dit. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi.

            -À oui, c’est vrai. Tu m’as laissé toute seule pour me protéger. Pourquoi ça ne me réconforte pas de le savoir?

            Elle prend une grande respiration, pense à ses prochains mots et entame un geste pour prendre mes mains dans les siennes. J’esquive et m’assied rapidement sur mon lit.

            -D’accord, capitule-t-elle en prenant place à mes côtés. Si je te disais que j’ai souffert le martyre, tu te sens mieux?

            -Oui!

            Autre grande respiration. Ce n’est pas du courage ou de la force que je vois dans ses yeux. C’est de la faiblesse et de la peur. Mais surtout, beaucoup de certitude.

            -Je suis désolé, Alice. Il n’existe pas un mot sur Terre qui ne soit assez puissant pour exprimer tout le regret que j’ai éprouvé à être séparé de toi. J’ai été inconsolable pendant des années. Et c’est pour ça que j’étais aussi contente quand un ami à moi de l’extérieur du domaine m’a dit que ma fille me cherchait. Et Caleb était si content de rencontrer sa petite sœur.

            Une larme à couler sur ma joue.

            -Tu lui as parlé de moi?

            -Tout le temps.

            Je baisse la tête. Est-ce vrai? Où le dit-elle seulement pour me consoler? Et si c’est vrai. J’ai été si stupide de croire qu’elle m’avait oublié. Je me sens ridicule. Par contre, ça n’efface pas tout. Une larme coule de ses yeux tremblants.

            -Et grand-père?

            Elle laisse s’échapper une longue et lourde respiration.

            -C’est compliquer, Alice.

            Je me crispe.

            -Il me haït.

            -Mais non, voyons.

            -C’est vrai? Lui dis-je sans pourtant exprimer la moindre espérance.

            -Il ne te connait pas, abdique-t-elle.

            -Toi non plus.

            -C’est ce que j’essaie de remédier.  

            Un moment passe et les mots nous manquent, mais ma mère finit par briser le silence.

            -Je t’aime tellement, ma chérie.

            Ma voix se brise sous le choc de cette phrase et je tente d’empêcher mes mains de trembler, en vain.

            -Tu pleurs? Demande-t-elle en s’approchant pour me serrer dans ses bras.

            Voilà. Je crois que c’est précisément ce dont j’avais besoin. Onze à croire que j’avais fait quelque chose de mal pour qu’elle me laisse tomber. Croire qu’elle ne m’aimait pas. Et cette scène. Une mère et sa fille se prenant dans leur bras en se disant qu’elles s’aiment. C’est ce que je veux. C’est ce que je voulais. Pendant un bref instant, et c’est ce que je pensais ne jamais être en mesure de faire, je fais flamber dans ma tête toute ces années solitude, de haine, de peine. Un moment magique. Nos corps serrés l’un contre l’autre dans une sorte de cocon d’amour maternel. Celui qui m’a manqué.

            Mais alors que j’aimerais l’accueillir dans mes bras, une racine se déplace dans mon cou et me rappel à l’ordre. Si elle me touche, je lui devrai lui expliquer ma journée. Je devrai la confronter à propos de mon père, de ses mensonges à elle. Un problème à la fois. Ce n’est pas le moment de tout gâcher. Et puis, je ne suis pas prête. J’ai envie de garder notre magie pour moi plus longtemps.

            Je me décale et aperçois à peine sa déception au moment de détourner les yeux. Elle se fige.

            -Je suis désolé. J’aimerais être seule.

            -Je comprends, me répond-t-elle interdite avant de se retourner et de se diriger vers la sortie.

            J’hésite un moment, attendant avec mal qu’elle sorte enfin de ma chambre. Les mots s’échappent soudain de ma bouche comme l’eau d’une fontaine. Incontrôlables.

            -Je pensais que tu avais arrêté de m’aimer. Que c’était à cause de moi que tu étais partit. Que tu ne voulais plus de moi.

            -Jamais.

            Je freine son geste de ma main immaculée quand elle revient vers moi, le regard dans l’eau.

            -Moi aussi je t’aime, maman.

            J’ouvre les yeux et c’est son sourire triste et baigné d’amour qui écrase mes doutes sur elle et me réconforte.

            Nous sommes ensuite restées là, immobiles, à nous fixer mutuellement pendant un bon moment.