Chronique

17. oct., 2018

Les ailes d’Ika fouettent le vent et fait trembler les branches des arbres près du balcon de ma chambre. C’est le son de la pression exercée sur l’air qui m’a réveillé. Quoi que je ne dormais que d’un œil. Les racines de mon ventre n’ont cessé de bouger sous les secousses. Ika se pose sans discrétion sur le bois de la terrasse et je descends de son dos en glissant. Je lui donne un baiser sur son énorme nez, lui caresse légèrement le cou affectueusement, puis la libère de mon emprise. De ma chambre, je regarde la bête s’élever vers le ciel d’un mouvement majestueux et disparaitre de ma vue, dans la nuit. Une vision poétique qui m’a empêché de percevoir le bruit des pas de la personne qui sonne déjà à ma porte.

-Alice? Tu es là?

-J’arrive, criai-je en courant vers l’armoire pour attraper une robe de chambre et des pantoufles assez longues pour couvrir les nouvelles imperfections de mon corps.

Je ne sens pas prête à raconter ce qui est arrivé dans cette forêt. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment comment expliquer les événements et faire en sorte qu’ils ne paraissent pas effrayants. J’ouvre la porte en tirant sur ma manche pour cacher ma main.

-Cassandra?

Elle me lança un regard mêlé à la fois d’inquiétude et de colère.

-Mais où est-ce que tu étais? J’étais morte d’inquiétude. Tu as disparu toute la journée.

Je la laisse entrer avec un sourire blasé et un soupir.

            -Je ne te dois rien.

            -Ça suffit. Tu me dois le respect.

            -Non. Toi, tu ne m’as pas respectée.

            -Je te l’ai dit. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi.

            -À oui, c’est vrai. Tu m’as laissé toute seule pour me protéger. Pourquoi ça ne me réconforte pas de le savoir?

            Elle prend une grande respiration, pense à ses prochains mots et entame un geste pour prendre mes mains dans les siennes. J’esquive et m’assied rapidement sur mon lit.

            -D’accord, capitule-t-elle en prenant place à mes côtés. Si je te disais que j’ai souffert le martyre, tu te sens mieux?

            -Oui!

            Autre grande respiration. Ce n’est pas du courage ou de la force que je vois dans ses yeux. C’est de la faiblesse et de la peur. Mais surtout, beaucoup de certitude.

            -Je suis désolé, Alice. Il n’existe pas un mot sur Terre qui ne soit assez puissant pour exprimer tout le regret que j’ai éprouvé à être séparé de toi. J’ai été inconsolable pendant des années. Et c’est pour ça que j’étais aussi contente quand un ami à moi de l’extérieur du domaine m’a dit que ma fille me cherchait. Et Caleb était si content de rencontrer sa petite sœur.

            Une larme à couler sur ma joue.

            -Tu lui as parlé de moi?

            -Tout le temps.

            Je baisse la tête. Est-ce vrai? Où le dit-elle seulement pour me consoler? Et si c’est vrai. J’ai été si stupide de croire qu’elle m’avait oublié. Je me sens ridicule. Par contre, ça n’efface pas tout. Une larme coule de ses yeux tremblants.

            -Et grand-père?

            Elle laisse s’échapper une longue et lourde respiration.

            -C’est compliquer, Alice.

            Je me crispe.

            -Il me haït.

            -Mais non, voyons.

            -C’est vrai? Lui dis-je sans pourtant exprimer la moindre espérance.

            -Il ne te connait pas, abdique-t-elle.

            -Toi non plus.

            -C’est ce que j’essaie de remédier.  

            Un moment passe et les mots nous manquent, mais ma mère finit par briser le silence.

            -Je t’aime tellement, ma chérie.

            Ma voix se brise sous le choc de cette phrase et je tente d’empêcher mes mains de trembler, en vain.

            -Tu pleurs? Demande-t-elle en s’approchant pour me serrer dans ses bras.

            Voilà. Je crois que c’est précisément ce dont j’avais besoin. Onze à croire que j’avais fait quelque chose de mal pour qu’elle me laisse tomber. Croire qu’elle ne m’aimait pas. Et cette scène. Une mère et sa fille se prenant dans leur bras en se disant qu’elles s’aiment. C’est ce que je veux. C’est ce que je voulais. Pendant un bref instant, et c’est ce que je pensais ne jamais être en mesure de faire, je fais flamber dans ma tête toute ces années solitude, de haine, de peine. Un moment magique. Nos corps serrés l’un contre l’autre dans une sorte de cocon d’amour maternel. Celui qui m’a manqué.

            Mais alors que j’aimerais l’accueillir dans mes bras, une racine se déplace dans mon cou et me rappel à l’ordre. Si elle me touche, je lui devrai lui expliquer ma journée. Je devrai la confronter à propos de mon père, de ses mensonges à elle. Un problème à la fois. Ce n’est pas le moment de tout gâcher. Et puis, je ne suis pas prête. J’ai envie de garder notre magie pour moi plus longtemps.

            Je me décale et aperçois à peine sa déception au moment de détourner les yeux. Elle se fige.

            -Je suis désolé. J’aimerais être seule.

            -Je comprends, me répond-t-elle interdite avant de se retourner et de se diriger vers la sortie.

            J’hésite un moment, attendant avec mal qu’elle sorte enfin de ma chambre. Les mots s’échappent soudain de ma bouche comme l’eau d’une fontaine. Incontrôlables.

            -Je pensais que tu avais arrêté de m’aimer. Que c’était à cause de moi que tu étais partit. Que tu ne voulais plus de moi.

            -Jamais.

            Je freine son geste de ma main immaculée quand elle revient vers moi, le regard dans l’eau.

            -Moi aussi je t’aime, maman.

            J’ouvre les yeux et c’est son sourire triste et baigné d’amour qui écrase mes doutes sur elle et me réconforte.

            Nous sommes ensuite restées là, immobiles, à nous fixer mutuellement pendant un bon moment.

23. sept., 2018

Toujours assise dans l’herbe, les yeux baignés de larmes brulantes, Ika me pousse le bras avec sa tête, pleine de compassion.

            -Ne me colle pas, Ika. C’est toi qui m’as amenée ici. C’est ta faute tout ça.

            Je le dis, mais je n’ai pas la force de le penser. Je n’ai pas l’énergie de lui en vouloir. J’inspire, puis soupir. Ça me fait grimacer d’inconfort. Je sens les racines dans mon corps quand je respire.

            Ika se décale tristement. Je lui caresse le museau pour m’excuser.

            -Laisse tomber. Tout va bien, ma belle.

            Elle bas un peu des ailes et reviens se coller à moi, toute guillerette.

            Je regarde ma main parsemée de racines et j’ai un haut-le-cœur. J’étais jalouse de voir tous ces gens différents. De la magie égaillant leur vie. Appréciés par mon grand-père, alors que ma monotonie lui faisait horreur. On dit que l’on ne comprend la valeur de ce que l’on a que lorsqu’on l’a perdu. Voilà, c’est fait. J’ai perdu ma monotonie, mais je voudrais bien la récupérer maintenant.

            Je n’ai aucun envie d’apprendre à m’habituer à ma nouvelle condition. Pourtant je devrais. Ces racines font trop mal, pour me permettre de penser qu’elles ne sont que des fabrications de mon esprit. Et puis! Pourquoi cette magie est douloureuse pour moi et semble si merveilleuse pour les autres. C’est ce que je leur enviais, moi. Ce côté merveilleux de la magie. Je n’ai même pas l’impression d’être doté de magie, qui plus est. Cela ressemble d’avantage à une vieille malédiction qu’à autre chose. Je n’en veux pas. Je veux que mon bras reprenne son apparence et que tout ce bois quitte ma chair.

            Je passe ma paume sur mes joues pour sécher mes larmes et me redresse sur mes pieds en titubant.  En me dépliant le dos, une racine loger la s’étire, je la sens bouger, se déplier sous ma peau. Ika met sa tête sous mon ventre pour m’aider à me redresser. Je m’avance vers l’arbre. Il semble respirer. Enfler et désenfler. Comme un cœur battant. J’ose à peine y retoucher. Sentant comme des secousses sous mes pieds. Je recule d’un pas. Ika, curieuse, se met renifler la terre. Puis, j’ai un réflexe que je ne me connaissais pas du tout. Je retire mes chaussures, puis mes bas et laisse mon pied nu se recouvrir de terre. Des racines les recouvrent aussi.

            Soudainement, elles quittent mes pieds pour pénétrer la terre comme des foreuses. Je les sens s’accrocher à d’autres racines et chose étrange, je me sens connecter à celles-ci. J’arrive à percevoir l’oxygène et la sève circuler, semblables à du sang dans une veine. Je prends une grande inspiration, ma conscience suis le chemin des racines et se balade dans l’arbre librement. Le grand arbre qui m’effrayait. Le processus est si intensément douloureux que je pourrais en perdre complètement ma lucidité, mais c’est à la fois, si satisfaisant. Je m’imprègne de l’énergie de l’arbre qui m’étreint comme une seconde peau.

            Une image m’apparaît alors. Une ombre de tristesse. Un baiser de mélancolie. Des bras me serrant l’âme affectueusement. Un souffle fait trembler les racines de mes cheveux. Je ferme les yeux et laisse l’image venir à moi. Un jeune homme d’une vingtaine d’années. Ses cheveux bruns, ses yeux verts comme la forêt et ses traits carrés minutieusement dessinés me rappellent vaguement ma propre image dans le miroir. Ses yeux sont clos, mais sa voix s’immisce dans mon esprit.

            «Tu es venu à l’arbre, comme je l’ai fait avant toi, ma fille.»

            Je sentis une coulée d’eau humecter ma joue et s’assécher sur mes lèvres. Sa voix chaude emplit douloureusement mon cœur.

            «J’aurais tout sacrifié, pour te voir grandir près de moi, te consoler, te rassurer, te protéger de ce que nous sommes.»

            Je sens la tête d’Ika me pousser dans le dos. Sa langue me chatouiller le visage. Je n’y porte pas attention plus que cela. Je la sens inquiète et porte distraitement ma main à sa mâchoire.

            «Je suis persuadé que ta mère aura passé sa vie entière à le faire pour nous deux.»

            Oh, papa, pensais-je en sanglotant, si tu savais!

            «Nous ne sommes pas comme les autres, ma fille. Nous ne l’avons jamais été. Ni humains ni complètement magique comme les habitants des Domaines. Ce que nous sommes est précisément la raison pour laquelle je ne peux pas être près de toi aujourd’hui. Tu seras effrayée, tu voudras sans doute mourir, car notre pouvoir ne fait de bien qu’aux autres. Tu devras souffrir pour eux, car user de nos facultés sera infernal.»

            Mon visage commence à chauffer. Mon esprit le voit. Son sourire plein de douceur et de souffrance. Parfois, sa voix sanglote et mes pensées semblent se noyer dans une mer de larmes. Et puis, les racines de mes pieds me déchirent la peau. Mon corps me supplie de mettre un terme à cette expérience, mais mon cœur veut l’entendre parler encore. Je veux l’entendre parler encore. Pour toutes ses années où je n’ai fait qu’observer ses images silencieuses piégées dans des cadres photos. Son histoire m’effraie, mais le seul fait d’entendre sa voix m’hypnotise.

            «Notre lignée est essentiel à la survie de l’humanité. Je suis bien conscient qu’il s’agit là d’un immense cliché, mais ça n’est rien d’autre que la vérité.»

            J’exprime un petit rire sec à ces mots.

            «Toi, moi et ma mère avant moi, sommes les descendant direct de la lignée des Dames Nature.»

            Mon sourire s’évanouit de stupéfaction.

           «Seulement, notre rôle n’est pas de protéger l’humanité. Notre rôle est de protégée les êtres provenant de tous les mondes et dimensions parallèles qui prennent refuge sur la Terre et s’installent dans les différents domaines éparpillés dans le monde.»

           Sa voix. On dirait un message enregistré comme sur les répondeurs de téléphones.

          «C’est une grosse responsabilité et j’ai dû te la refiler le jour même de ta naissance.»

          Quoi? Pitié, je n’ai pas envie d’entendre la suite.

         «Deux Dames Nature ne peuvent coexister dans la même époque.»

         Non! Ça veut dire que…

        «Je garderai toujours un œil sur toi et c’est ce que j’ai toujours fait. Seulement, à la minute où tu es né, l’heure de ma mort fut sonnée.»

        Papa, j’ai tellement de chose à te raconter.

       «Et j’ai tellement de chose à écouter, ma princesse.»

       Je sourcillai. Tu entends ce que je dis? Papa… 

       Soudain, mon corps fut brutalement soulever de terre et je sentis les racines de mes pieds se rompre dans la terre. Je poussai un énorme cri en les sentant réintégrer mon corps et lacérer ma chair. Le contact se rompit. Je revins à moi-même, mais le sentiment d’avoir laissé mourir quelque chose dans l’arbre me prit dans l’âme. Une partie de moi.

       Assise sur le dos d’Ika, je finis par ouvrir les yeux et aperçois en bas le couple espagnol que j’avais vu plus tôt. Je voudrais me reconnecter à cet arbre et entendre mon père, lui parler. Et dire qu’il pouvait m’entendre et que je n’avais rien osé dire. Mais je comprends pourquoi Ika m’a séparé de l’arbre. Après avoir passé ma paume sur mes yeux pour sécher ce qu’il y restait de larme, je passai ma main humide sur le coup de la pégase.

15. août, 2018

Après s’être élevée dans les airs, Ika m’a fait faire le tour du Domaine. Nous avons survolé la résidence, puis le village des dépendances, un autre coin de terre dont je ne connaissais pas encore l’existence, deux ou trois montagnes et collines supplémentaires. Nous sommes ensuite revenues vers la prairie en passant au-dessus du Lac Mouillé de mon mystérieux John Dos. Nageant tranquillement sous sa forme de dragon de mer. J’imagine que d’aussi haut on aurait du mal à apercevoir les remous produit par un simple être humain. 

Alors que je croyais notre balade terminé, Ika poursuit son chemin en nous ramenant à la limite du Domaine et nous faisant franchir cette sorte d’onde de chaleur que j’avais ressentie à mon arrivée.  Nous évoluons maintenant dans le seul monde que je connais vraiment, celui des humains. Celui ou j’ai grandis. Ika vole vers une direction mystère.

Après quelques heures de vol au-dessus de l’océan atlantique nous nous arrêtons environ à l’ouest de l’Amérique du Sud. Si je me remémore mes cours de géographie, nous devrions nous trouver en plein Brésil, près de Rio, ou quelque chose comme ça. Tout ce que j’arrive à me dire en ce moment, avec la fatigue du voyage dans le corps, c’est que ce sera long pour rentrer en Europe.

Nous surplombons une ville que j’arrive à peine à apercevoir sous la brume cotonneuse des nuages. Ika poursuit sa route plus loin, vers un endroit plus éloigné dans la forêt. Nous atteignons le sol en plongée rapide alors que la jument ailée attrape quelque chose avant d’atteindre le sol. Je descends de son dos les cheveux emmêlée par le vent. Je caresse sa crinière et sens sa mâchoire mastiquer.

-Qu’est-ce que tu manges-là, ma belle. J’espère que ce n’est pas toxique.

Elle avance un peu et frappe le sol du sabot près d’un arbre. Un objet tombe devant mes yeux et par réflexe instantané, je l’attrape en formant un bol avec mes mains. Je sais ce que c’est, pour en avoir déjà vu au marché Jean Talon de Montréal avec Buck, Diana, Élisa et les garçons. Une figue. Bien fraiche. Sa peau noire me laisse sceptique, mais j’ai trop faim et me laisse tenter.

J’arpente un peu la forêt avec ma compagne de voyage. Nous contournons avec mal les racines bien proéminentes sur la terre brésilienne. Les arbres se ressemblent tous. Sauf exceptions. Certains ont des formes originales. Pas du genre chien, théière et visage humain. Plus dans les styles torsadés, ondulés, gros et très maigres. Originales n’est pas le mot finalement, je dirais plus Diversifiées. Les racines semblent se mêlées entre elles et former un réseau complexe recouvrant une grande majorité de l’espace. Pour ne pas dire toute l’espace.

Ika s’amuse à voltiger autour de moi et je me contente de rire en jouant l’équilibriste sur les racines. Je crois que c’est ce dont j’avais besoin. Un moment pour décompresser. On dirait qu’Ika a su exactement quoi faire de mine triste. Elle a dû se dire : «Je vais la faire voyager assez longtemps pour épuiser ses larmes et sa colère avant de l’emmener dans un endroit isoler pour décompresser». C’est ce que je m’imagine. Elle est intelligente comme ça, ma pégase. Nous nous connaissons si peu pourtant. Elle sait déjà gérer mes états d’âme. Je ne suis pas convaincue de la technique cela dit. C’est amusant et relaxant la forêt, mais j’aurais très bien pu me contenter d’une forêt française. Ou juste un endroit isolé au sein du domaine. J’apprécie son effort, mais doute un tant soit peu de la nécessité de ce voyage.

J’entends un craquement soudain, des voix s’élèvent de plus loin. Je croyais cet endroit reculé. Il me prend une peur que l’on découvre l’existence d’Ika. Autant en vol, je n’étais pas inquiète, nous progression au-dessus des nuages. Autant au sol, maintenant, je ne me sens pas très confortable à cette idée. Tellement de chose pourrait arriver. Je me trouve, à cet instant, très négligente d’avoir laissé Ika sortir du Domaine. Les voix se rapprochent. Des voix chantantes.

-Merde, m’exclamai-je.

Je pousse Ika derrière un gros arbre pour la cacher. Les bruits viennent de la direction opposée.

-Ne bouge, ne hennis, ne tape du sabot sous aucun prétexte.

Je me redirige vers les voix qui perdent la distance. Un couple habillé en explorateur sort alors d’un figuier devant moi. En me voyant, ils s’arrêtent et me toisent d’un œil curieux.

La dame avance vers moi.

«Es inusual conocer a otras personas en esta parte del bosque.»

Je la regarde, décontenancée. Je n’ai fait qu’une année d’espagnol à l’école et je n’étais franchement pas la meilleure. Où se trouve Élisa dans ce genre de situation.

-Hum, no hablo espanol, parvins-je à articuler avec peine. Perdòn.

«Ho, no problemo, me dit-elle. Buenos dias.»

-Si!

Je n’ai rien compris, elle parlait trop rapidement, mais j’ai réussi à retrouver quelques notions dans le fond de ma tête. Le couple partit, je sens la tête d’ika me pousser dans le dos. Je me retourne pour la caresser et lui faire un baiser sur le nez, pleine de soulagement.

-On a eu chaud.

Alors que je laisse mon regard flotter sur mon environnement, mes yeux bloquent soudain sur un arbre plus imposant que les autres. Un figuier majestueux et inspirant le respect. Je lâche le nez de la pégase et me dirige vers ce monument de la nature. Son tronc est recouvert d’une mousse d’un vert très clair, mais prononcé. Un vert qui brille sous les rayons du soleil.

Je m’approche encore et comme hypnotisée, je pose ma main sur le tronc. Une douleur indescriptible déchire ma main d’un coup. Surprise, je tente de la retirer, mais je n’y arrive pas. Je commence alors à voir quelque chose me parcourir le bras. On dirait des racines. Elles sortent et creuse ma peau comme un vers sur une pomme. Les racines montent jusqu’à mes coudes puis épaules. Des larmes jaillissent de mes yeux. Je n’en veux pas. Je ne veux pas de ses trucs sur ma peau, peu importe ce dont il s’agit. La douleur se fait plus intense dans tout mon corps. Comme si chaque parcelle de moi était touchée par cette abomination. Au moment où je croyais que cette chose arriverait à me tuer, alors que je tire de toutes mes forces sur mon bras, j’arrive enfin à me détacher de cet arbre et l’équilibre me laissant tomber comme une vieille chaussette, je tombe violemment sur le sol recouvert de feuille. Je remarque finalement une chose dont je n’avais pas fait attention jusque-là. Toutes les racines autour de moi semblent se rejoindre par cet unique arbre.

Prise d’angoisse, je me mets à gratter mon bras comme une déranger, mais je sens déjà les filets de bois se stabiliser dans ma chair.

2. août, 2018

Je tiens le tranche-fil de mon arc dans ma main droite, le pouce bien coller contre ma bouche et ma main gauche se positionne sur la poignée, stabilisant la flèche. Je ferme mon œil droit pour mieux voir la cible. Le nez légèrement retroussé, j’ai l’impression d’être en proie à l’éternuement. Mes doigts pianotent une série de quatre coups sur la poignée. Je prends une grande bouffée d’air, puis relâche ma prise. Mon projectile court se loger entre le quatrième et le troisième cercle de la cible.

-Félicitation, tu t’améliores, remarque gaiement Caleb. Fais-en une autre.

Il me tend une autre flèche qui rejoint la précédente, mais cette fois, à l’intérieur du troisième cercle.

Je commence enfin à faire des progrès. J’arrive à m’habituer au domaine et aux gens qui y habitent. Petit à petit. Mon grand-père reste froid, mais cela me dérange moins. Je sens le pendentif en bois vert dans ma poche et ma poitrine se faire légère.

Je suis arrivée à la plateforme en courant et Caleb ne m’a pas posé de question. J’étais pourtant arrivé trois heures en retard. Il observe ma façon de me positionner, me corrige quand nécessaire. Il n’a pas l’air fâché. On dirait davantage de la contrariété, ou de l’inquiétude.

-Je suis désolé d’être arrivée en retard.  

Il me lance un regard entre l’amusement et le soupir.

-Tu es en vacance et encore en passe d’adaptation, je ne t’en veux pas.

-Mais on a passé un accord.

Il prend maintenant un air agacé.

-La seule chose qui m’a inquiété, c’est que je t’ai entendu quitter la résidence en douce et que ce matin quand je suis venu te chercher, tu n’étais toujours pas rentrée.

-Je suis désolé, dis-je.

Il pose sa main près de la mienne sur la poignée de l’arc.

-Descend un peu ta main.

Je m’exécute et tire à nouveau. La flèche atterrie sur la ligne du troisième anneau.

-Bravo, dit la voix de ma mère derrière mon dos.

Et je prends un autre projectile dans le carquois sans lui adressé un coup d’œil.

-Quand j’ai appris le tir, moi, je sifflotais chaque fois avant de lâcher la flèche.

-Salut, maman, dit Caleb en s’éloignant pour aller lui faire un câlin.   

À ce moment-là, j’aperçois mon grand-père sortir derrière moi et se diriger vers un autre archer en entraînement plus loin. Ils sourient. L’autre lui parle en riant. Il semble bien l’aimer, comme tout le monde le saluant sur son passage. Mais Alphonse ne fait que m’observer sévèrement. Comme si j’étais une tache incrustée sur le tableau de sa vie.

Machinalement et sans doute instinctivement, je me mets à siffloter, puis relâche ma prise sur la flèche qui s’enfonce pour la première fois en plein milieu de la cible.

Le cri fier de Cassandra retentit et Caleb revient pour me serrer l’épaule. Alphonse me fixe toujours sans broncher. Je lui rends immédiatement ce regard. Au bout de quelques secondes, mon corps commence à bouillir de rage et je laisse tomber mon arme sur la plateforme.

-Hey, s’exclame mon frère.

Je ne prends pas le temps de m’excuser et quitte l’entrainement à la course. En arrivant au garage, je prends la voiturette jusqu’à la clairière des pégases.

Ika ne prend pas beaucoup de temps à me rejoindre. Je la caresse tendrement en recouvrant son museau de baisers et de larmes de colère.  L’instant d’après, elle se couche dans l’herbe, me poussant à m’accroupir et elle me presse contre son cou sombre. Je me blottis et fini de verser les larmes qu’il me lassait de retenir. Qu’est-ce que tous ces gens ont que je n’ai pas? Je veux dire : qu’est-ce qui les rend si normal ou respectable ou digne aux yeux de mon grand-père? Qu’est-ce qui fait de moi une telle étrangère? Je le sais, moi. La magie. Nellya est une elfe. Beck communique apparemment avec les animaux. Caleb fait ses trucs de sorciers, de lévitation, je-ne-sais quel autre chose encore. Moi? Je n’ai rien de tout ça. Je suis différente et incertaine d’apprécier cette vérité.

Soudain, Ika desserre son étreinte et avance à ras du sol jusqu’à ce que son dos soit maintenant devant moi.

-Tu veux que je monte, c’est ça?

Elle secoue sa grosse tête noire et sa crinière vole à son rythme. J’en déduis que cela signifie «oui».

-Bon, comme tu veux.

Je me lève en reniflant et en passant ma paume sur mes yeux. Je me hisse sur son dos et m’accroche à sa crinière. Elle se lève à son tour en me balançant de tous les côtés. Elle crache un hennissement en piétinant la terre nerveusement. Elle déploie ses ailes et les ouvre en grand. Sous mes yeux ébahit, c’est un spectacle à la fois magnifique et à couper le souffle.

Puis, elle redresse ses ailes, les relâches, les redresses de nouveau et le battement d’aile suivant nous soulève du sol, poussant l’air violemment.

17. juil., 2018

En entrant dans ma chambre, je retire la chevalière de mon père et la dépose près de sa photo. Juste à côté de la rose à la tige de cristal. Honnêtement, avec sa transformation de ce matin, je pensais la trouver dans un état liquide, inondant le plancher de ma chambre. Elle est toujours là. Belle et spéciale. Je la prends dans mes mains et la porte à mon nez. Je respire sa bonne odeur comme si c’était de nouveau la première fois. Ça fait quelques jour que je ne suis pas retournée au lac. Je croyais pouvoir oublier. Apparemment non.

Je respire profondément et repose la fleur sur la commode avant d’enfiler mon cardigan et mes ballerines. Je sors et descends l’escalier à pas de souris. En passant la tête dans l’arche qui donne sur le salon, j’aperçois mon grand-père dans son fauteuil en train de lire près du feu. Je quitte la maison silencieusement en tâchant de ne pas faire trop de bruit en fermant la porte d’entrée principale. La lune est déjà levée.

Je me dirige vers l’entrée du garage. Je vais utiliser la voiturette pour me rendre au lac cette fois. 

Je freine près du lac, légèrement à l’écart du chemin de terre. Je descends et plis mon cardigan en x sur mon ventre. L’air est frais. Je sens déjà l’odeur de l’eau et le son des vagues sur le rivage. J’avance timidement sur la plage en frictionnant mes bras de mes mains pour me réchauffer.

L’air ne change pas. Je ne sens aucune présence. Déçue, je laisse mes épaules s’affaisser et m’assied sur le sable en indien. Il fait noir. La lumière de la lune se reflète dans l’eau comme un miroir lustré. L’ambiance est enchanteresse, mais mon inconnu ne se montre pas. 

Le temps passe. Mon énergie avec lui. La surface de l’eau ne fait pas un seul remous. La fatigue me pique. Mes yeux commencent à cogner des clous. Quelques minutes suffisent à mon corps pour commencer à sombrer tranquillement. Je m’allonge sur toute ma longueur avant de ramener mes genoux près de mon ventre et d’unir mes mains sous ma tête comme un oreiller.

Lorsque je me réveille, l’air porte la rosée rafraichissante et le sable est humide et chaud sur ma peau. Quand j’essaie d’ouvrir les yeux, je m’aperçois que je suis de nouveau aveugle et une respiration lente et joyeuse résonne près de moi. Je me redresse un peu plus précipitamment que je ne l’aurais voulu.  

-N’est pas peur, dit sa belle voix râpeuse. Je voulais te regarder dormir un instant.

-Je n’ai pas peur, réponds-je en le cherchant à tâtons sur le sable.

Il attrape ma main et la dépose sur son torse.

-C’est la première fois que tu reviens. As-tu peur?

-Non.

Il dépose un baiser sur mon épaule. Je prends une longue respiration. Être ainsi près de lui sans pouvoir le voir, mon cœur palpite. Mes mains tremblent, j’espère qu’il ne l’a pas remarqué. Nous restons ainsi, jusqu’à ce que le soleil devienne chaud. Nous discutons de tout et de rien. Jed, Élisa, ma première rencontre avec mon grand-père. Il fut surpris d’apprendre la façon dont ce dernier me traite. Selon lui, Alphonse aime tout le monde. Pourquoi serais-je l’exception à la règle. Troublée, je reste froide pendant un instant. Il réussit pourtant à détendre l’atmosphère en laissant traîner ses doigts sur ma peau en gloussant, taquin. Chatouilleuse davantage que je ne le voudrais depuis bébé, j’arrive difficilement à me retenir de rire. Chose qui le fit rigoler à son tour.

Je me mets soudain à remuer. J’allais oublier. J’ai encore un entraînement de tir avec Caleb aujourd’hui.

-Quelle heure il est?

Je le sens bouger et s’éloigner lentement de moi.

-Environ midi, je crois. Pourquoi?

Sa main se pose sur mon genou.

-Tu as quelque chose de mieux à faire?

Il reprend son attitude enjôleuse. Je m’écarte, paniquée. Je deviens inconfortable. J’aimerais me lever, mais aveuglée comme je le suis, je ne trouve pas le courage de le faire.

-Qu’est-ce qu’il y a, s’inquiète-t-il.

-Je dois voir mon demi-frère.

-Je vois, je te ramène à ton véhicule.

Il me prend les coudes en vue de m’aider à me relever. Mes mains trouvent ses épaules humectés par l’eau saline du lac.

-Tu me laisseras voir ton visage?

J’ose prononcer cette phrase sans même y réfléchir. Il s’arrête d’un coup sec dans son geste avant de me laisser retomber sur le sable. Il dépose un dernier baiser sur mon front. Puis, je sens une brise froide me rafraîchir le visage, l’eau couler sur mes joues. Ma vision revient petit à petit. Bientôt j’arrive parfaitement à me repérer dans mon espace. La plage est plus belle de près que de loin. Lui, par contre, est partit. Le bord du lac est désert. Comme hier soir. En essayant de grimper sur mes pieds, ma paume s’écrase sur un objet dur. Un pendentif d’un vert particulier. Ça a la texture du bois mais le lustre d’une pierre précieuse. Le bijou est monté sur une chaîne noire, bien simplement. Je comprends qu’il s’agit là d’un autre cadeau de l’inconnu. Croit-il pouvoir m’acheté ou se montre-t-il simplement attentionné? Ou même romantique?

C’est un mystère, mais je sais une chose. J’ai envie de revenir.