10. janv., 2019

Partie 35!

Je sens sa main doucement trainer sur ma peau et le sable collé sur la plante de mes pieds. Sans jeu de mot! J’ignore pourquoi je le laisse voir tout ça. J’ai l’impression de ne rien pouvoir lui cacher. De ne pas avoir la force de lui cacher quoi que ce soit.

-C’est fascinant, dit-il enfin.

-Tu sais ce que ça signifie?

-Non, je n’en ai pas la moindre idée.

Je laissai échapper un rictus de déception. L’une des racines de ma cheville bougea et sa main se retira de ma peau sous la surprise.

-Wow! C’est dingue. Tu devrais peut-être en parler à ta mère ou à ton frère, peut-être qu’ils pourront t’aider plus que moi.

-Je n’ai pas envie d’en parler aux gens tant que je ne suis pas certaine de ce qui m’arrive.

-Pourquoi me le dire à moi alors?

Je fige.

-J’en sais rien.

Une larme rebelle coule sur ma joue. Quand je pense que j’aurais pu tout dire à Caleb, c’était le moment, et je n’en ai pas profité. Je ne sais pas ce que je fais. Je ne sais pas quoi faire. C’est quoi une dame nature? Qu’est-ce que ça mange en hiver? Pourquoi est-ce que ce serait souffrant pour moi, mais bénéfique pour les autres? J’ai tant de questions et le seul à pouvoir réellement y répondre, est mort dès que j’ai franchis le seuil de la vie pour la première fois.

Le silence se prolonge et je ne sens plus sa présence près de moi. J’étais sans doute tellement plongée dans mes réflexions que je ne me suis pas rendu compte de son absence. Je commence à paniquer, car il ne m’a pas rendu ma vue avant de partir. Je suis dans un néant total et l’impression me laisse de glace. Je me force à tâter le sable devant pour trouver un bon appuie afin de me relever. J’espère arriver à retrouver la voiturette.

Je commence à me dresser sur mes pieds, mais mes fesses reprennent contact avec le sol aussitôt. La douleur n’est pas criante, mais je sens mon sang-froid quitter peu à peu mon corps et partir en roue libre dans la chaude brise.

Alors que je retente de me lever, deux mains viennent se poser sur les miennes pour m’aider.

-C’est toi?

-Oui!

J’accepte sans réticence, mais le repousse aussitôt debout.

-Tu m’as laissée seule et aveugle!

J’ai l’impression qu’il ne fait pas attention à ce que je lui dis, car même si je peine à résister, il prend tout de même ma main et la couvre d’un gant. Un gant troué. Seul le pouce, l’index et le majeur sont couverts. Un gant d'archer.

-Qu’est-ce que tu fais?

Il me met une flèche dans les mains, puis un arc.

-Je vais te changer les idées. T’empêcher de penser à tout ce qui te tracasse. T’empêcher de réfléchir.

-Mais je n’y vois rien.

-Alors apprend à sentir! Trouve ta cible avec tes pieds. Comme tu dis l’avoir fait dans cette forêt.

-C’était inconscient. Je n’ai rien contrôler. Je n’avait même pas l’impression que c’était à moi de le faire.Si tu me rendais ma vue, je pourrais mieux me concentrer.

-Il ne faut pas te concentrer. Il faut le faire avec l’instinct. Tu ne verras pas toujours ton adversaire, mais sa présence, tu pourras la sentir.

Il lève mon bras et positionne mon arc de façon à ce qu’il soit bien droit.

-Détends-toi! Me dit-il calmement.

Je colle mon pouce sur ma bouche et prend une longue respiration avant de fermer les yeux. C’est seulement pour la forme, je sais très bien ça ne change rien.

-Et si je te blesse!

-J’ai confiance en toi, m’assure-t-il alors que sa voix s’éloigne déjà.

-Mais moi, je ne me fait pas confiance.

-C’est le problème justement. La peur. Fais-moi confiance à moi.

Je reprend une bouffé d’air et tend la corde de mon arc. Je ne sens rien. Je bouge les bras comme si je visais, mais je ne sens toujours rien. Mes pieds nues brossent le sable. Puis, tranquillement, longeant les paroies de ma peaux, se frayant un chemin sinueux à travers mes os et mes muscles, les racines de mon corps ondulent dans ma chair afin que celles se trouvant à l’extrémité de mes pieds puissent être poussées et s’enfoncer dans la terre. Je n’entends plus rien, mais j’ai l’impression étrange de voir à travers la terre. Je m’arrête de tourner quand l’une de mes racines entre en contact avec la peau de ses pieds. Je me rend vite compte que je suis en train de le viser.

Je sens alors une autre de mes racines s’enrouler autour de celle d’un arbre plus loin, à la frontière entre la plage et la forêt. Je tourne mon buste à toute vitesse et lâche aussitôt ma flèche, mais je ne l’entend pas atterrir. Mes racines revinrent alors brusquement vers moi. J’espère que je finirai par m’habituer à la sensation.

-J’ai réussi?

-Regarde par toi-même

Une fraction de seconde plus tard, une brise salé couvre mes yeux et ma vue reviens. En regardant tout autour, mes yeux s’arrêtent sur le lac où j’arrive à apercevoir, le temps d’un instant, les yeux du dragon d’eau s’immerger.

En me rendant vers l’arbre que je suppose avoir pris pour cible. J'aperçois effectivement ma flèche, plantée en plein centre d’un noeud d’écorce. Mais si je dois prendre un tel ancrage dans le sol pour trouver ma cible à chaque fois que je dois tirer une flèche, je ne serai pas prête de sitôt à un vrai combat. Je suppose que c’est un début. Il en faut un à toute chose.