12. juin, 2019

Partie 37

Je retrouve la voiturette sur le sentier et m’en sert pour monter la colline et rejoindre la plaine aux pégases. À peine arrivée au sommet, je sens le museau de ma compagne de vol me pousser dans le dos. Je me retourne vivement et commence à lui caresser la tête. Elle colle aussitôt son nez sur les racines de mon bras sous le tissu de mon chandail. J’arrive à ressentir son empathie à mon égard et ça me réconforte un peu.

-Salut

C’est la voix chantante de Nellya. Elle arrive à ma hauteur et se met à caresser le dos d’Ika.

-Je ne t’ai pas vu à la plate-forme de tir, aujourd’hui.

Je baisse la tête.

-Je me suis disputer avec Caleb. En fait, ça ressemblait plus à moi qui hurle et qui sanglote et lui complètement déboussolé.

-Il a dit un truc qui t’a blessé? Me demande-t-elle inquiète.

-Non, pas spécialement. Je regrette ce que je lui ai dit en plus. Je suis à fleur de peau depuis que Cassandra a refait irruption dans ma vie.

-Ta mère est quelqu’un de bien, tu sais. Elle s’est très vite lié d’amitié avec mon père, quand on est arrivé. On venait de perdre ma mère.

Elle essuie une larme rebelle et replace une mèche de ses cheveux derrière son oreille.  

-Je suis désolé.

-T’inquiète pas. Je me suis fait du soucis pour toi, il paraît que tu es partis précipitamment, hier.

-C’était rien, t’en fais pas.

-Si tu le dis.

Nellya réfléchit un instant en se frottant le dessus du menton avec son index. Puis, elle regarde Ika, et moi. Elle claque soudain des doigts tellement fort qu’Ika sursaute et se met à hennir en piétinant des sabots.

-J’ai envie de te montrer un endroit. Le premier endroit que tout voyageur interdimensionnel a vu en arrivant au Domaine. Un endroit que la petite fille du propriétaire se doit de connaître.

Je la suis sans dire un seul mot. Sans relever sur la phrase à propos de mon grand-père. Elle m’entraîne en voiturette à l’autre bout du Domaine. De l’autre côté de la rivière, un peu plus loin derrière la résidence, se cache sur le flanc d’une petite colline, une sorte de faille où de fissure dans la terre. Seulement, elle ne semble pas très ordinaire. On dirait presque qu’elle bouge, qu’elle ondule. Et l’intérieure n’a pas la couleur de la terre. Plutôt celle d’une voûte étoilée.

-Qu’est-ce que c’est au juste? Me risquai-je à demander.

-C’est la dimension des portes.

-La quoi?

-La dimension des portes. C’est une sorte de monde intermédiaire entre notre univers et tous les autres.

-Je n’entre pas la-dedans.

-Mais oui, tu vas voir, tu vas aimer.

-Je ne sais pas, mais en tout cas, ça ressemble fortement à du vide. Je comprends le principe de la dimension, ici plus rien ne peut me surprendre, mais là c’est la galaxie que je vois. Je m’imagine en train de tomber dans l’espace et sans combinaison de cosmonaute, bah mon corps éclate et je tiens beaucoup trop à ma vie en ce moment pour avoir envie de sauter dans cette fissure, comment t’as dis…. interdimensionnel?

Nellya se plaça devant moi, entre la brèche et ma personne.

-Très bien, pour te rassurer, je traverse en premier et tu me suis.

-Non, pas du tout. Je n’ai pas envie de mourir, je n’ai pas envie que tu meures non plus.

Elle ne prend évidemment pas en compte mon dernier commentaire et pose un pied dans la brèche.

-AAAAAAAAAAAAAH

Son cri de douleur est atroce et déchirant. Son visage est détruit par l’horreur. Son cri dure si longtemp et je panique, je lui prend la main et la tire vers moi en hurlant à la mort, mais elle ne bouge pas. Je savais qu’il ne fallait pas y aller.

C’est à ce moment que son visage se détend, alors que je hurle toujours. Un sourire satisfait commence à s’y dessiner. Je sens, dans ma poitrine, mon coeur palpiter à toute vitesse.

-Je t’ai eu, dit-elle simplement.

Je la regarde sans rien comprendre de ce qui est en train de se passer quand elle commence à ressortir son pied de la brèche. Il est entier et pas du tout éclater. Ma respiration se relâche et je la regarde soulagée, malgré l’exaspération et l’agacement.

-T’es bête. Tu m’a fait une de ces peurs.

Je lâche sa main brusquement.

-Ah ah ah! Viens! Y’a rien à craindre.

Elle remet alors son pied dans la brèche, s'accroupit légèrement pour faire passer le reste de son corps dans la petite ouverture et, tout en ne me quittant pas des yeux, disparaît littéralement derrière les étoiles.

J’ai la peur au ventre, mais je risque tout de même ma main que je juge la moins importante, donc la gauche. Si je doit perdre une main, ce ne sera pas celle que j’utilise pour écrire. Je sens la main de Nellya s’en emparer et m’attirer dans la brèche. Je m'accroupis pour faciliter le passage et risque ma jambe droite. Pour les jambes, je n’ai pas de préférence, par contre, dans les deux cas, je suis perdante. Mon pieds se pose sur un sol très dure. Ça ressemble à de la terre, plus à un tapis d’herbes. Mon coeur battrait presque moins vite. Finalement, je passe la tête, puis le reste de mon corps.

Le décors que je trouve en ouvrant les yeux est magique, irréel, improbable. Énumérer ici tous les adjectifs possibles pouvant être utilisés comme des synonyme du mot “impossible”!

Nous sommes sur une magnifique plaine verdoyante, avec des arbres aux couleurs improbables, des cascades cristallines et un faible brouillard qui donne de la fraîcheur à l’ambiance malgré le soleil et l'immense chaleur revigorante qu’il propage. Fait particulier: chaque maître carré de pelouse, de montagne et d’eau, est agrémenté d’une porte différente.

Je n’en vois pas la limite.