Chronique

2. août, 2018

Je tiens le tranche-fil de mon arc dans ma main droite, le pouce bien coller contre ma bouche et ma main gauche se positionne sur la poignée, stabilisant la flèche. Je ferme mon œil droit pour mieux voir la cible. Le nez légèrement retroussé, j’ai l’impression d’être en proie à l’éternuement. Mes doigts pianotent une série de quatre coups sur la poignée. Je prends une grande bouffée d’air, puis relâche ma prise. Mon projectile court se loger entre le quatrième et le troisième cercle de la cible.

-Félicitation, tu t’améliores, remarque gaiement Caleb. Fais-en une autre.

Il me tend une autre flèche qui rejoint la précédente, mais cette fois, à l’intérieur du troisième cercle.

Je commence enfin à faire des progrès. J’arrive à m’habituer au domaine et aux gens qui y habitent. Petit à petit. Mon grand-père reste froid, mais cela me dérange moins. Je sens le pendentif en bois vert dans ma poche et ma poitrine se faire légère.

Je suis arrivée à la plateforme en courant et Caleb ne m’a pas posé de question. J’étais pourtant arrivé trois heures en retard. Il observe ma façon de me positionner, me corrige quand nécessaire. Il n’a pas l’air fâché. On dirait davantage de la contrariété, ou de l’inquiétude.

-Je suis désolé d’être arrivée en retard.  

Il me lance un regard entre l’amusement et le soupir.

-Tu es en vacance et encore en passe d’adaptation, je ne t’en veux pas.

-Mais on a passé un accord.

Il prend maintenant un air agacé.

-La seule chose qui m’a inquiété, c’est que je t’ai entendu quitter la résidence en douce et que ce matin quand je suis venu te chercher, tu n’étais toujours pas rentrée.

-Je suis désolé, dis-je.

Il pose sa main près de la mienne sur la poignée de l’arc.

-Descend un peu ta main.

Je m’exécute et tire à nouveau. La flèche atterrie sur la ligne du troisième anneau.

-Bravo, dit la voix de ma mère derrière mon dos.

Et je prends un autre projectile dans le carquois sans lui adressé un coup d’œil.

-Quand j’ai appris le tir, moi, je sifflotais chaque fois avant de lâcher la flèche.

-Salut, maman, dit Caleb en s’éloignant pour aller lui faire un câlin.   

À ce moment-là, j’aperçois mon grand-père sortir derrière moi et se diriger vers un autre archer en entraînement plus loin. Ils sourient. L’autre lui parle en riant. Il semble bien l’aimer, comme tout le monde le saluant sur son passage. Mais Alphonse ne fait que m’observer sévèrement. Comme si j’étais une tache incrustée sur le tableau de sa vie.

Machinalement et sans doute instinctivement, je me mets à siffloter, puis relâche ma prise sur la flèche qui s’enfonce pour la première fois en plein milieu de la cible.

Le cri fier de Cassandra retentit et Caleb revient pour me serrer l’épaule. Alphonse me fixe toujours sans broncher. Je lui rends immédiatement ce regard. Au bout de quelques secondes, mon corps commence à bouillir de rage et je laisse tomber mon arme sur la plateforme.

-Hey, s’exclame mon frère.

Je ne prends pas le temps de m’excuser et quitte l’entrainement à la course. En arrivant au garage, je prends la voiturette jusqu’à la clairière des pégases.

Ika ne prend pas beaucoup de temps à me rejoindre. Je la caresse tendrement en recouvrant son museau de baisers et de larmes de colère.  L’instant d’après, elle se couche dans l’herbe, me poussant à m’accroupir et elle me presse contre son cou sombre. Je me blottis et fini de verser les larmes qu’il me lassait de retenir. Qu’est-ce que tous ces gens ont que je n’ai pas? Je veux dire : qu’est-ce qui les rend si normal ou respectable ou digne aux yeux de mon grand-père? Qu’est-ce qui fait de moi une telle étrangère? Je le sais, moi. La magie. Nellya est une elfe. Beck communique apparemment avec les animaux. Caleb fait ses trucs de sorciers, de lévitation, je-ne-sais quel autre chose encore. Moi? Je n’ai rien de tout ça. Je suis différente et incertaine d’apprécier cette vérité.

Soudain, Ika desserre son étreinte et avance à ras du sol jusqu’à ce que son dos soit maintenant devant moi.

-Tu veux que je monte, c’est ça?

Elle secoue sa grosse tête noire et sa crinière vole à son rythme. J’en déduis que cela signifie «oui».

-Bon, comme tu veux.

Je me lève en reniflant et en passant ma paume sur mes yeux. Je me hisse sur son dos et m’accroche à sa crinière. Elle se lève à son tour en me balançant de tous les côtés. Elle crache un hennissement en piétinant la terre nerveusement. Elle déploie ses ailes et les ouvre en grand. Sous mes yeux ébahit, c’est un spectacle à la fois magnifique et à couper le souffle.

Puis, elle redresse ses ailes, les relâches, les redresses de nouveau et le battement d’aile suivant nous soulève du sol, poussant l’air violemment.

17. juil., 2018

En entrant dans ma chambre, je retire la chevalière de mon père et la dépose près de sa photo. Juste à côté de la rose à la tige de cristal. Honnêtement, avec sa transformation de ce matin, je pensais la trouver dans un état liquide, inondant le plancher de ma chambre. Elle est toujours là. Belle et spéciale. Je la prends dans mes mains et la porte à mon nez. Je respire sa bonne odeur comme si c’était de nouveau la première fois. Ça fait quelques jour que je ne suis pas retournée au lac. Je croyais pouvoir oublier. Apparemment non.

Je respire profondément et repose la fleur sur la commode avant d’enfiler mon cardigan et mes ballerines. Je sors et descends l’escalier à pas de souris. En passant la tête dans l’arche qui donne sur le salon, j’aperçois mon grand-père dans son fauteuil en train de lire près du feu. Je quitte la maison silencieusement en tâchant de ne pas faire trop de bruit en fermant la porte d’entrée principale. La lune est déjà levée.

Je me dirige vers l’entrée du garage. Je vais utiliser la voiturette pour me rendre au lac cette fois. 

Je freine près du lac, légèrement à l’écart du chemin de terre. Je descends et plis mon cardigan en x sur mon ventre. L’air est frais. Je sens déjà l’odeur de l’eau et le son des vagues sur le rivage. J’avance timidement sur la plage en frictionnant mes bras de mes mains pour me réchauffer.

L’air ne change pas. Je ne sens aucune présence. Déçue, je laisse mes épaules s’affaisser et m’assied sur le sable en indien. Il fait noir. La lumière de la lune se reflète dans l’eau comme un miroir lustré. L’ambiance est enchanteresse, mais mon inconnu ne se montre pas. 

Le temps passe. Mon énergie avec lui. La surface de l’eau ne fait pas un seul remous. La fatigue me pique. Mes yeux commencent à cogner des clous. Quelques minutes suffisent à mon corps pour commencer à sombrer tranquillement. Je m’allonge sur toute ma longueur avant de ramener mes genoux près de mon ventre et d’unir mes mains sous ma tête comme un oreiller.

Lorsque je me réveille, l’air porte la rosée rafraichissante et le sable est humide et chaud sur ma peau. Quand j’essaie d’ouvrir les yeux, je m’aperçois que je suis de nouveau aveugle et une respiration lente et joyeuse résonne près de moi. Je me redresse un peu plus précipitamment que je ne l’aurais voulu.  

-N’est pas peur, dit sa belle voix râpeuse. Je voulais te regarder dormir un instant.

-Je n’ai pas peur, réponds-je en le cherchant à tâtons sur le sable.

Il attrape ma main et la dépose sur son torse.

-C’est la première fois que tu reviens. As-tu peur?

-Non.

Il dépose un baiser sur mon épaule. Je prends une longue respiration. Être ainsi près de lui sans pouvoir le voir, mon cœur palpite. Mes mains tremblent, j’espère qu’il ne l’a pas remarqué. Nous restons ainsi, jusqu’à ce que le soleil devienne chaud. Nous discutons de tout et de rien. Jed, Élisa, ma première rencontre avec mon grand-père. Il fut surpris d’apprendre la façon dont ce dernier me traite. Selon lui, Alphonse aime tout le monde. Pourquoi serais-je l’exception à la règle. Troublée, je reste froide pendant un instant. Il réussit pourtant à détendre l’atmosphère en laissant traîner ses doigts sur ma peau en gloussant, taquin. Chatouilleuse davantage que je ne le voudrais depuis bébé, j’arrive difficilement à me retenir de rire. Chose qui le fit rigoler à son tour.

Je me mets soudain à remuer. J’allais oublier. J’ai encore un entraînement de tir avec Caleb aujourd’hui.

-Quelle heure il est?

Je le sens bouger et s’éloigner lentement de moi.

-Environ midi, je crois. Pourquoi?

Sa main se pose sur mon genou.

-Tu as quelque chose de mieux à faire?

Il reprend son attitude enjôleuse. Je m’écarte, paniquée. Je deviens inconfortable. J’aimerais me lever, mais aveuglée comme je le suis, je ne trouve pas le courage de le faire.

-Qu’est-ce qu’il y a, s’inquiète-t-il.

-Je dois voir mon demi-frère.

-Je vois, je te ramène à ton véhicule.

Il me prend les coudes en vue de m’aider à me relever. Mes mains trouvent ses épaules humectés par l’eau saline du lac.

-Tu me laisseras voir ton visage?

J’ose prononcer cette phrase sans même y réfléchir. Il s’arrête d’un coup sec dans son geste avant de me laisser retomber sur le sable. Il dépose un dernier baiser sur mon front. Puis, je sens une brise froide me rafraîchir le visage, l’eau couler sur mes joues. Ma vision revient petit à petit. Bientôt j’arrive parfaitement à me repérer dans mon espace. La plage est plus belle de près que de loin. Lui, par contre, est partit. Le bord du lac est désert. Comme hier soir. En essayant de grimper sur mes pieds, ma paume s’écrase sur un objet dur. Un pendentif d’un vert particulier. Ça a la texture du bois mais le lustre d’une pierre précieuse. Le bijou est monté sur une chaîne noire, bien simplement. Je comprends qu’il s’agit là d’un autre cadeau de l’inconnu. Croit-il pouvoir m’acheté ou se montre-t-il simplement attentionné? Ou même romantique?

C’est un mystère, mais je sais une chose. J’ai envie de revenir.

29. juin, 2018

Je me lève en étirant chaque membre de mon corps. Mes yeux sont encore dans le brouillard. J’enfile mes chaussons, puis me dirige vers la terrasse de ma chambre. En posant mes mains sur la rambarde, étire mon cou, ferme les yeux, lève le menton vers le ciel et prend une grande bouffée d’air imprégné de rosé et de sapin.

            -Alice, cri la voix de Caleb en bas.

            -Caleb, dis-je baissant la tête pour l’apercevoir.

            -Entraînement de tir dans une heure?

            Je hoche la tête et le regarde s’enfoncer entre les arbres derrière la propriété. En me tournant la tête vers l’intérieur, quelque chose attire mon attention sur la barrière de bois vernis. Un objet brillant. Je m’approche, curieuse. C’est un coquillage. Une conque. Comme ceux dans les films qui sont censés nous faire entendre la mer. Je le prends de la main gauche et le dépose sur la droite. Je le soulève pour mieux l’observer. Quelque seconde plus tard, dans une éclaboussure, le coquillage éclate en une masse d’eau et s’écoule à mes pieds. Dans ma main, à l’endroit où se trouvait le coquillage, se tient maintenant une rose magenta dont la tige entre mes doigts me fait penser à du cristal. 

J’ai déjà vu un tel procédé de transformation. Au lac l’autre jour. Ce mystérieux dragon marin transformé en homme. Il s’agit sans doute d’un message, ou d’une invitation. Un sourire étire mes lèvres. Je porte la fleur à mon nez. Elle a une odeur d’écume et de lotus. Je rentre et la dépose sur la commode à côté de la photo de mon père. J’enfile la chevalière avant de me changer et mettre des vêtements plus appropriés pour un entraînement. C’est-à-dire, un short en jean avec un débardeur corail à bretelle large. Oui, je croyais que ce serait un été de genre vacance, et non découverte d’un domaine caché où l’on doit savoir tirer à l’arc pour rencontrer des gens et s’intégrer. J’ajoute un cardigan bleu marine sans manche et rejoint Caleb sur la base d’entraînement.

Nous avons déjeuné à la boulangerie comme à chaque matin  avant de nous rendre sur place pour l’entraînement. La journée s’est bien déroulée. Nellya nous a rejointes au cours de l’après-midi. Caleb m’a raconté que le tir à l’arc n’était qu’une première étape et que lorsque je serai suffisamment douée, je pourrai passer à des armes plus… magiques.

-Il y a des sabres, des épées, des boulets, des massues et même des fusils à impulsion magique.

-Des fusils à impulsion magique, dis-je incrédule, mais je me radoucis. J’ai déjà choisi mon arme.

-Apprend d’abord à viser, me fait-il remarquer alors que ma flèche cours déjà se loger dans la planche de bois sous la cible.

La journée d’entrainement terminée, avec Nellya et Beck, nous allons marcher un peu près du village des dépendances. Une voix interpelle Caleb. Celle-ci ne semble pas vraiment embellir sa journée. Il grimace douloureusement. Nous nous retournons et un garçon avance vers nous. Ses yeux sont d’un bleu océanique profond. Ses cheveux blonds virevoltent au vent et laisse voir ceux qui sont rasé près de la nuque. On dirait qu’il est sorti de la douche et qu’il a décidé de garder la coiffure naturellement formé pendant le séchage. Il porte un pantalon beige d’étudiant d’école privé, mais il a la barbe de cinq jours d’un gars dans la vingtaine. Il arbore un sourire forcé, dédaigneux et hautain.

-Cally, dit-il en frappant Caleb à l’épaule avec sa paume.

-Arrête de m’appeler Cally, Dale, rétorque mon frère au bord de la crise de nerd.

-Tien-tien, ajoute-t-il en me regardant avec insistance et en essayer d’écarter Caleb de son chemin, mais il me tire derrière lui. Une nouvelle arrivante. Elle est de quelle race celle-là? Elfe, magicienne, dryade? C’est peut-être une petite sirène.

Son regard devient aguicheur. À ce moment, les vieux cours d’auto-défense  de Jed me reviennent en mémoire. Ce ne sont pas des arts martiaux ni un style de combat particulièrement magique, mais il a su faire ses preuves en cas de nécessité. Je force Caleb à se décaler et avance vers ce Dale sous le regard interrogateur de mon frère.  Celui de Dale, lui, semble soudain éprit d’un rictus amusé. Je lui fais face. La tête haute. Je plante mes yeux dans les siens et sans crier gare, je lui écrase les grelots avec mon genou. Il se plie de douleur, alors j’en profite pour lui écraser le pied avec ma botte. Il me lance un regard meurtrit sous sa couette folle en se tenant fermement les bijoux. Je lui adresse un sourire en coins et me retourne vers Caleb. Il pouffe de rire et souffle un mot.

-Respect!

Nellya et Beck éclate de rire et nous l’abandonnons là, concentré dans sa douleur. Puis, je l’entends prendre une grande respiration et un grognement plus tard, sa voix se fait de nouveau entendre.

-Hey, Alice au pays des merveilles!

Caleb se retourne vers lui, le poing en alerte. Je l’arrête. J’emprisonne son poignet dans ma main.

-Comment connais-tu mon nom?

-Les nouvelles vont vites ici, articule-t-il avant de reprendre son chemin dans la direction opposé.

Cette rencontre a rendu tout le monde tendu, je ne m’attendais pas à ce qu’une ambiance puisse être aussi lourde.

13. juin, 2018

-Assied-toi, je te fais un thé, me dis Nellya en souriant et je m’exécutai.

            Après avoir parlé d’Ika, Nellya m’a invitée à venir discuter plus longuement chez elle et son père. Je dois avouer qu’ils habitent une charmante petite chaumière. En bois rond vue de l’extérieur et située à flanc de montagne sur le versant opposé à celui d’où je suis montée, elle me fait penser à un chalet ou une cabane classique du Québec. Le genre décrit par Louis Hémon dans Maria Chapdelaine.

            L’intérieur est tout aussi charmant. Et réconfortant. Rien à voir avec l’intérieur de la résidence qui fait aussi très rustique, mais trop grande pour le nombre de personne qu’il y a dedans. Et puis, ça pu le vieux grincheux et la mauvaise mère. Ici, ça sent l’orange et le lilas. Et le bois de chêne. Le père de Nellya sculpte une planche de bois sur le balcon. Quand nous sommes entrées, il est rentré en se passant un linge sur les mains.

            -Bonjour, dit-il poliment, je suis Soto. Je vous serais bien la main, mais vous risqueriez d’avoir des échardes et de la poussière.

            -Ça ne fait rien, répondis-je en me levant maladroitement. Je suis Alice.

            -Non, non, restez assise.

            Ce que je fis.

            -Je suis enchanté. Vous êtes une nouvelle arrivante? Me demande-t-il, curieux. C’est la première fois que je vous vois. Le domaine n’est pas si grand.

            -Papa!

            -Oui, c’est ça.

            -Et de quelle race êtes-vous?

            -Heu, ma race?

            -Oui, par exemple, nous, nous sommes des elfes.

            Je me tourne vers mon amie, surprise. Elle m’adresse un sourire en repoussant sa tresse derrière ses oreilles pointue. Je retourne mon attention sur Soto.

            -Je dirais que je suis humaine.

            -C’est la petite fille d’Alphonse, papa. Tiens, s’adresse t’elle maintenant à moi en déposant ma tasse devant moi.

-Merci, soufflai-je, puis elle s’est assise devant moi avec sa propre tasse.

            -Ah bon, bien, je ne savais pas qu’il en avait une.

            Il ne peut pas si bien dire. J’ajouterais même que je ne savais pas non plus que j’avais un grand-père. D’ailleurs il est assez décevant.

            -Vous avez de la chance, Alice. C’est un homme bon.

            Il ne doit pas souvent passer à la résidence. Il est tout aussi possible qu’Alphonse ne soit méchant qu’avec moi, mais ce n’est pas vraiment mieux.

            Soudain, j’entends des voix à l’extérieur. Elles se rapprochent, puis dans un fracas assourdissant, la porte s’ouvre sur Beck et Caleb qui fait l’éviter une pomme du bol à fruit sur la table jusqu’à sa bouche, avant de croquer et de la prendre dans sa main.

            -Hey, Nel, cri mon demi-frère la bouche à moitié pleine, il y a un pégase qui se balade dans tes plants de salade.

Puis son regard se pose sur moi. Une Alice béate de stupeur, comment est-il arrivé à faire ça? Déjà que le coup de l’elfe était plutôt bizarre.

            -Salut Alice, dit-il en détachant chaque mot après avoir avalé sa bouchée.

            -Salut, acquiesçai-je en pointant le bol de fruit puis Caleb simultanément. C’est quoi ça? T’allais me le dire quand?

            -Héritage de mon père, et je voulais te le dire quand tu serais prête.

            -Ok, hochai-je la tête.

            Je ne sais plus quoi dire. En même temps, il n’y a plus grand-chose qui me choque. En à peine deux jours, j’apprends que j’ai un grand-père propriétaire de tout un domaine, meublé de dépendance et de chaînes de montagnes, qui héberge des créatures de mythe comme les fées et les pégases. Et maintenant, mon frère, que je ne connais que depuis quelques mois, possède des pouvoirs psychiques, héritage de son père magique, apparemment, et qui ne fait de lui que mon demi-frère.

            Les minutes qui suivirent furent très silencieuse et bizarre. Mal-à-l’aise devant Nellya, Beck et Caleb, je termine ma dernière gorgée de thé et me lève de ma chaise.

            -Je crois que je vais rentrer, m’adressai-je à Nellya. Ton thé était délicieux, merci.

            -Ce n’est rien.

            Je sors en trouvant Ika en train de brouter des violettes.

            -Ika!

            En me voyant, elle redresse la tête et se prépare à me suivre.

            -Alice! Appelle la voix de Caleb.

            Je me tourne vers lui.

            -Qu’est-ce qui ne va pas, reste.

            -Non, je suis fatiguée

            -Il est deux heures de l’après-midi.

            -Oui, bah, moi les silences, ça me fatigue.  

            Il s’approche un peu plus.

            -Il n’y a pas que ça. Dis-moi!

            -Pourquoi tu as changé de comportement quand tu m’a vue?

            -Je n’ai pas fait ça.

            -Oui, tu l’as fait. Je ne comprends pas, tu as honte de moi? Parce que je ne suis pas magique comme toi? Ç’est aussi pour ça que notre grand-père me déteste?

            -Alice, mais non.

            -Me prends pas pour idiote, j’ai entendu ce que vous avez dit. Il a dit que j’étais morte pour lui, que je n’étais pas comme vous et que je ne ferai jamais partie de sa famille.

            Pour la première fois depuis mon arrivée, je ressens plus de tristesse que de colère et les larmes commencent à me monter aux joues. Je me sens devenir rouge.

            -Je suis désolé pour ça, si tu savais. Écoute! Je n’ai pas honte, m’assure-t-il. Je ne suis habitué à avoir une petite sœur, j’ai envie de faire les choses bien. J’essaie d’être sérieux devant toi, d’être à l’affut. Tu viens d’arriver, tu n’en sais pas encore grand-chose sur cet endroit. C’est mon rôle, maintenant. Je veux juste te protéger au mieux.

            -Je ne t’ai pas demandé de le faire, je te sens faux. La seule fois où je t’ai vue te lâcher, c’est quand tu as fait mine de te battre avec Xal.

            -Pendant un instant, j’avais oublié que tu étais là, désolé.

            -Je ne veux pas que tu t’excuses. Si tu veux mon opinion, je préférerais même que tu oublies tout le temps. Je sais bien que t’ai pas habitué d’être un grand frère, mais moi, je ne suis pas habitué de côtoyer des gens qui font semblant. Sois juste toi, je t’en demande pas plus.

            Sa moue désolée fait place à un sourire chaleureux que je ne lui avais pas vu jusque-là.

            -D’accord! Dit-il simplement. Maintenant, reste encore un peu.

            -Non, j’ai déjà dit que je partais. Par contre, j’aimerais bien que tu me coach pour le tir à l’arc, ajoutai-je en lui rendant son sourire.

            -C’est vrai? Ça t’a plu? Me demande-t-il avec une pointe de fierté fraternelle dans la voix.

            -Oui.

            -Alors, avec grand plaisir. Rendez-vous tous les matins à 9h.

1. juin, 2018

Toujours ébranlée, je tâte mes membres. J’observe mes paumes, puis le dos de mes mains. Je regarde un peu les alentours. Ainsi, je m’assure que ma vue est bel et bien revenu. Par contre, je n’ose pas me retourner vers la plage. Effrayer d’y voir quoi que ce soit. Bien qu’a un moment, j’aie pu me sentir en sécurité au contact de cet individu, d’une certaine façon, l’inquiétude stagne dans mon esprit. Je ne saurais pas vraiment mettre des mots sur ce que je ressens en cet instant. À vrai dire, je n’en ai pas vraiment envie.

Je reprends mon plan d’origine et continue de marcher en direction du sommet. Distraitement, je passe le doigt sur mes lèvres. Un clignement me suffit pour sortir de ma torpeur et m’obliger à penser à autre chose. Je me mets à tripoter la chevalière de mon père. J’imagine parfois son visage. Son sourire. Ses yeux quand il rit. Moi je ne ris pas très souvent. J’en suis consciente. Je suis également consciente de paraître morose pour les autres. C’est étrange. Le domaine, lui, ne me fait pas sentir morose. Je me rappelle avoir été émerveillée par les pégases quand Cassandra m’a emmenée les voir. Je me suis sentit réconfortée. À ma place.

            Rapidement, je réussi à atteindre le sommet. Le soleil est un peu plus clair que quand je suis partit de la résidence. Il doit être aux alentours de dix heures. J’avance vers la clairière. Les chevaux ailés me regardent sans vraiment porter attention à ma présence. Je continue ma route tranquillement, les contournant au passage. Puis, un museau me pousse brusquement dans le dos. En me retournant, je comprends qu’il s’agit du pégase que j’ai enlacé la dernière fois.

            -Salut, mon grand, dis-je en caressant sa tête noire.  

            -En fait, c’est une femelle, hurle la voix essoufflée d’une jeune fille.  

            Je me retourne, surprise. Elle se dirige vers moi en trottinant. Elle a l’allure d’une sorte de cavalière médiévale. Ses pantalons semblent en cuir lacé et ses bottes sont assortit à son t-shirt bourgogne, lui-même complété d’un corset lacé devant et peut-être aussi derrière. Elle arbore une chevelure châtaine argenté tressée grossièrement vers l’arrière. Je la vois parce que c’est cheveux volent au vent et fouettent ses épaules à chaque foulée. Elle s’arrête à un ou deux mètres de moi.

            -Tu viens du Lac Mouillé? Me dit-elle en reprenant son souffle.

            Je m’observe un moment. Mes vêtements sont encore un peu trempés.

            -Quel sens de l’observation! Répondis-je d’un ton sarcastique en souriant.

            -Ho, non, s’exclame-t-elle en me regardant de haut en bas. Je ne parlais pas de toi. Le Lac Mouillé, c’est le nom du lac.

            -Oups, désolé.

            -Je suis Nellya, se présente-t-elle en me tendant sa main.

            -Alice, dis-je en la prenant, tandis-ce que le pégase noir suit mon mouvement pour se positionner à mes côté et pousser tendrement sa grosse tête contre la mienne.

            Nellya le regarde amusé avant de reporter son attention sur moi.

            -Tu es la sœur de Caleb?

            -Oui. Tu le connais?

            -Bien sûr, c’est le petit-fils du gardien. Dit-elle en tentant d’approcher sa main du museau de la bête qui tend le coup vers l’arrière pour éviter le contact. Et l’un de mes meilleurs amis, je l’avoue.

            -Ha bon.

            -Tu sais, c’est rare d’arriver à créer un aussi bon lien avec un pégase sauvage. Surtout aussi rapidement. Tu devrais peut-être lui trouver un nom.

            Je me retourne vers l’animal ailé qui cherche frénétiquement ma main sur ma cuisse. Je lui attrape le museau et la caresse.

            -Appelle-la Black Beauty. Elle est noire et jolie.

            -Je ne sais pas. Tous les chevaux noirs s’appellent comme ça. J’avais pensée à un truc original comme Charbon.

            -C’est beau, mais pour un mâle.

            J’ai déjà l’impression que Nellya et moi sommes en train de devenir amies.

            -Alors Ikatz. C’est charbon en Basques.

            -Tu parles le Basques toi? S’étonne-t-elle.

            -Non, mais ma mère au Québec a étudié les langues.  

            -Ça sonne comme un chat.

            -Ika!

            -J’aime bien, approuve Nellya en souriant.

            -Et toi, dis-je en m’adressant à la principale intéressée.

            Elle hennit joyeusement en tapant du sabot sur l’herbe. Puis elle presse son museau sur ma joue. Je crois que cela veut dire oui. Moi et Nellya éclatons de rire, pendant que je caresse la crinière d’Ika.