Le parc vide!

Éméchée et chancelante. Des heures à marcher dans le parc. Je ne sens presque plus le poids de mes jambes. La nuit tend à laisser sa place au jour, mais je ne peux me résoudre à rentrer. Je suis seule dans ce parc. Seule dans ma tête. Je sens un espace vide à mes côtés. Un espace vide où j’ai l’impression qu’il y aurait du y avoir quelqu’un. Rien de particulier ne s’est produit dans ma vie dernièrement. Mes amis sont géniaux, j’aime mon travail, mon école. Il y a seulement de ces moments où le vide autour de moi me semble plus profond qu’à l’acoutumé et ce, sans raison apparente. 

Je commence à sentir la peau de mes talons se déchirer dans mes chaussures et trouve un banc de parc à proximité pour m’y asseoir lâchement. Il m’arrive d’avoir l’impression que je suis au bout de ma vie, comme si j’avais déjà vécu tout ce que j’avais à vivre et qu’il me suffisait de me coucher dans l’herbe en attendant que mon existence parte sans moi. Mais je finis toujours par partir avec elle. J’ai envie de voir ce qui ce cache de l’autre côté de la cloture. J’ai envie de me lever et de tout expérimenter en même temps. Et puis ce vide reviens au galot tel un cheval fougueux pour me rappeler que me fatiguer est inutile. Qu’on finira tous par se perdre dans le parc un jour. Tout m’y ramène inlassablement. 

Je veux partir, mais il n’y a qu’ici que je peux l’apperçevoir. Son sourire me rend triste. Je me haïs de me laisser retenir ici par un souvenir qui appartient à tout le monde sauf à moi. Je veux lui laisser une place, parce que je veux l’aimer autant que les autres l’aime. Mais je ne le connais pas. Il ne me connait pas. J’aurais voulu. Et vouloir m’empêche de sortir du parc. Vouloir l’aimer lui me fait hésiter à m’aimer moi. Parce que j’aimerais ne pas être l’espace vide de quelqu’un d’autre. J’aimerais être un sourire qui rend heureux et pas un de ceux qui rendent triste. Je ne veux pas être un de ces sourire qui disparaissent trop vite. 

Je ne sais encore comment sortir du parc, mais j’ai envie d’être le sourire qui éclairera tous les autres. 

 

Sang-Sue!

Je le vois tous les jours au travail. Je tremble de partout  chaque fois qu’il entre dans mon champs de vision. J’ignore s’il s’en ai déjà rendu compte. J’espère qu’il ne le fera jamais. Il travaille dans une boutique de cigarette électronique juste en face du magasin. J’aurais préféré ne jamais savoir qu’il était employé là. Ma malchance le conduit chaque fois à ma caisse au moment d’acheter sa boisson énergisante quotidienne. J’essaie de ne pas toucher sa main quand je prends son argent ou que je  lui donner son reçu. Je m'efforce de ne pas le regarder dans les yeux, de lui adresser le moins de mot possible. Nerveusement, je cogne les orteils de mon pieds gauche sur le tapis, pour changer le mal de place en espérant qu’il parte au plus vite. La plupart du temps, ces techniques fonctionnent et il part sans rien dire. Comme si notre passé commun n’existait plus. Mais parfois, à mon plus grand désespoir, nos mains entrent en contact l’une de l’autre. Et cet horrible souvenir refait surface. 

 

À l’occasion de me remémorer ce tout premier souvenir, c’est son visage que je vois et l’entièreté de mon corps se replonge dans ses vieilles sensations. Son odeur me redonne envie de vomir. Ses yeux redeviennent aussi sombres et globuleux qu’une part de néant. Ses mains sont moites, elles étendent sur moi des trainés de sueur et de nicotine alors que sa respiration se fait lente, bruyante et grasse. Comme à l’époque où je la sentais couler sur mon visage tellement il était près. 

 Je me rappel du sentiment que j’avais. Un sentiment qui remonte dans ma poitrine chaque fois que je le vois.

 

Nous étions jeune et j’étais timide. Je me tenais loin des garçons. Ils ne m'inspirait pas confiance, ils m’intimidait. Mais lui, il était toujours là. On aurait dit qu’il me suivait. Partout où j’allais, je sentais son regard sur moi. Son souffle. Et ce, depuis ce jour-là. 

 

Je jouais dans la cours, dans la section la plus éloignée de l’école et la plus proche de la rue. Quand la cloche a sonnée, tout le monde s’est dirigé vers l’entrée. J’ai commencé à marcher à mon tour, me dirigeant vers les portes. C’est là qu’il est apparu devant moi. Il s’est approché, menaçant et m’a poussé sur l’un des poteaux du module de jeu. Mes mains tremblaient, comme encore aujourd’hui. J’essayais de bouger, de me dégager. Il restait impassible. Sa main ferme sur le fer, collée et chaude sur ma nuque.  Impossible de m’en aller ou de le dépasser. Je suis restée interdite et lui, immobile et large. Un vrai mur. 

 

Ma poitrine s’est compressé, ma gorge s’est asséché et j’ai commencé à pleurer. Je ne savais plus quoi faire, alors je n’ai rien fait du tout. L’air me broyait les poumons à chaque seconde qui passait. Le temps s’est figé et mes yeux ont trouvé le vide dans l’espace. Alors je les ai fermé et au moment de les rouvrir, une vieille dame me tend ses lingettes pour l’incontinence. Je l’encaisse et passe au prochain client.

 

A

Elle est la seule amie sur laquelle j’écris. Avec les autres, c’est parfait. Avec elle, c’est plus compliqué. Je pourrait pas l’expliquer clairement, ça a toujours été un peu différent. Je l’adore, ça c’est une certitude. Même si nos chemin se séparent de plus en plus au fil des ans, elle aura toujours sa place réservé dans un coin de ma tête. J’ai toujours trouvé que notre relation allait à sens unique. Elle semble ne jamais s’en être rendu compte pourtant. Je me souviens que toutes mes petites victoires n’avait jamais autant de valeur que les siennes. Elle parlait. J’écoutais. Je n’ai jamais eu besoin d’aller chercher des nouvelles, elles me les offrait sur un grand plateau d’argent. Ses peines, ses déceptions, ses joies. Je sais qu’elle m’aime. Et que c’est un amour qui la fait plus souffrir qu’autre chose ces dernières années. Elle était les mots et moi son oreille de confiance. Et mes mots à moi? Chacune ses priorités. Je ne me suis jamais volontairement livrée à elle, parce qu’elle ne m’a jamais donné l’impression d’être intéressée. 

Je crois que le problème de notre relation, c’est le manque de communication. Mais comment utiliser le langage avec une personne qui ne vous a jamais vraiment écouté ? Je ne lui en voudrai jamais pour ça et même si aujourd’hui, elle souhaite tout effacer de notre passé commun, je ne pourrai jamais penser à elle d’une autre manière qu’avec beaucoup de tendresse. Même si elle souhaite mettre fin à cette amitié qui lui écorche le cœur, je ne garde aucune rancœur et cela même si elle en garde. 

J’ai de la peine de lui sembler si antipathique et hypocrite. J’ai de la peine parce que je ne trouve pas les mots pour la rassurer. J’ai de la peine de lui avoir donné envie de mettre un point final sur notre histoire, alors que j’aurais préféré partir sur une virgule. Un « à la prochaine », comme pour les gens qui disent au revoir, sans pour autant dire adieu. J’ai de la peine pour ce temps qui me manque. J’ai de la peine parce que j’ai essayé de la protéger, et je nous ai détruites. 

 

Bonne vie à toi, A.

 

Un ange gardien!

Il était là. À nouveau. Je l’ai revu. Le temps d’une nuit. Je lui ai souri. Je ne sais pas quand, mais à un moment, je sais que j’ai pleuré. Je sens encore l’humidité sécher sur mes tempes. Il ait monté sur mon lit et je me suis allongée à ses côtés. Je l’ai serré contre mon cœur. J’ai pu sentir son odeur. Il m’avait tellement manqué. J’ai embrassé son front et posé ma main sur son dos. Je voulais le sentir respirer. J’ai senti son museau humide parcourir mon visage. Normalement, je l’écartais, mais cette fois je l’ai laissé faire. Le temps d’une trop courte nuit, c’était comme s’il n’était jamais partit.

            À ce moment précis, nous arrivions à nous comprendre. Nous avions une sorte de connexion psychique. J’arrivais presque à entendre sa voix dans ma tête. Je lui ai demandé s’il était heureux. Je lui ai demandé si je lui avais manqué. Je lui ai demandé s’il était content d’être près de moi, maintenant. Il répondait par ses mimiques. Avec ses yeux. Avec son cœur. J’arrivais à tout comprendre. Il disait oui. Je le sais. Je l’ai senti.

            J’étais si bien près de lui. J’aurais souhaité que ce songe ne s’achève jamais. Qu’il dure encore et encore. Ça fait 14 ans qu’il est parti pour le monde d’en haut. J’avais 7 ans. J’ai toujours voulu rêver de lui après sa mort. Je l’ai voulu  tant de fois. Je n’y suis jamais parvenu. On dit qu’on peut forcer l’arrivé d’un rêve en y pensant très fort. C’est des années après avoir arrêté d’essayer que j’arrive enfin à le voir.

            Je me demande si ce n’est pas lui qui ait pu m’offrir ce tendre cadeau. Ce merveilleux chien qui restera à jamais un membre privilégié de ma famille. Ces animaux sont intelligents. Ils ont des émotions eux aussi. J’en suis paisible. Ça m’aura donné l’occasion de le revoir. J’aimerais le remercier. Lui dire comme je l’aime. Comme sa visite m’a fait plaisir. J’ose espérer qu’il entende ces mots de là où il est. Qu’il me comprendra comme je crois l’avoir comprise.

Coquelicots !

Elle ne marche pas sur la plaine, elle y habite. La plaine n’est pas sa maison et pourtant, elle y emménage chaque fois qu’elle y marche.

            On dit que les gens ne peuvent vivre qu’à l’endroit où leur cœur se trouve. Alors, pourquoi cette plaine de coquelicots? Ces fleurs gorgées des sangs du temps passé. Ces fleurs qui ont fait naître des larmes de peur et de désespoir dans le regard des gens. Ces fleurs qui se nourrissent de pluie et d’encre rouge.

            Pourquoi cette plaine de coquelicots? Elle se demande souvent s’ils ont ce réel pouvoir de compenser les blessures du cœur. Celles imposées par les balles de plomb, mais aussi, celles causées par le souvenir des balles de plomb.

            L’écarlate de la plaine, fait revenir en elle tant de souffrance et de tragédie. Elle s’assied au milieu des coquelicots, puis s’étend sur le sang des guerriers de jadis. Humant l’air doux de la montagne, l’effluve dans le nez, la peau et l’âme.

            Tant de temps passé dans ce corps et toujours elle se souvient. Elle se redresse, puis pose un bloc-notes sur ses genoux et écrit des lignes de nostalgie.

Colonel,

            Vous avez une famille. Elle ne s’est pas éteinte le jour où vous perdiez la vie dans mes bras. Je ne vous ai jamais remercié d’avoir sauvé ma vie de la vôtre. Malheureusement, cet effort louable s’est avéré des plus inefficaces. Dans cette vie, je me rappelle de vos leçons et de vos conseils. Je leur parle de vous par le biais de journaux écrits de ma main. M’inspire de ces moments où on se racontait nos vies dans les tranchées. Je leur ai menti, vous n’écriviez jamais et je leur ai dit que ces journaux étaient de vous.

            Je suis heureux de pouvoir prendre soin de votre descendance d’aussi près. Assis… pardon. Assise là où vous perdiez la vie dans mes bras, je vous écris près des coquelicots ayant poussés dans l’arôme de votre parfum. Sachez que cette nouvelle vie me permet de grandir encore une fois, mais aujourd’hui, je le fais parmi votre descendance. Je jure de les soutenir, d’être présente, de les respecter et de croire en eux, en remerciement pour avoir fait de même à l’époque avec moi.

Sincèrement,

Votre actuelle petite fille et frère d’arme d’autrefois.

Bats-toi!

Mon père! Mon père m’a appris que dans la vie, il faut savoir choisir ses combats. Il m’a dit que c’est ce qu’il y a de plus difficile. Faire le bon choix, c’est une chose. Faire le choix du bon choix, s’en ait une autre. Se serait tellement plus simple de prendre la route la plus facile. Il faudrait ne pas avoir à faire les erreurs, toujours pouvoir faire au mieux. Je lui ai dit que c’était difficile, que j’avais peur. Il m’a dit : " Ma fille, tu n’as pas choisi la carrière la plus facile. Je ne sais pas ce que j’aurais donné pour que tu m’écoute et que tu optes pour  un domaine qui te garanti un meilleur avenir. Je veux que tu vives, que tu évolues, que tu grandisses, que tu travailles et que tu puisses en vivre. Cocotte, je m’inquiète pour toi. Je t’ai dit de choisir tes combats, mais celui que tu choisis est parmi les plus durs à gagner. Au fond, je réfléchis et je me dis que tu as bien choisit. Tes yeux brillent quand t’en parle. Je m’inquiète, mais je suis heureux. Je suis heureux que tu sois heureuse. T’es ma fille, ma seule fille et je ne veux pas te perdre. T’es ma seule fille et je t’aime. Je veux que tu sois bien. Bien avec les autres, avec le monde, mais surtout bien avec toi. Je sais que t’as eu ton lot de malheur et ta part de déception, mais je sais que tu vas mieux depuis que t’as trouvé ta voix. Je veux que tu continu dans cette voix et que tu donnes le meilleure de toi. Je sais que t’es triste parfois, même si tu ne me parle pas. Je sais que t’aimerais parler parfois, mais tu n’oses pas. Je sais que ça te parait dur de me parler, quand j’étouffais dans une maison ou j’étais déjà plus vraiment chez moi. Je rêve d’une vie pour toi. Une maison, un mari, un fils, un travail fixe. Je suis fier de toi, parce que tu fais ce tu aimes et souviens toi que je serai toujours le premier à t’épauler. "

Mon frère! Mon frère m’a appris à me battre. Me battre pour moi, pour ma vie, mes rêves, mes passions et mes projets. Il m’a appris à me battre pour mes mots. Il m’a dit de ne pas laisser les gens dire du mal de moi, de ne pas les laisser me découragé et me dire que j’y arriverai pas. C’est le premier à me dire que je ne dois pas me laisser me faire écraser et tenir tête à ceux qui n’ont jamais eu honte de me blesser. Il m’a dit : " Ma sœur, parce que t’es ma sœur, tu iras loin. Tu voyageras pour tes rêves et tu me feras un compte rendu de tes passages. Tu m’enverras des photos et tu me diras que j’avais raison. Que quand on se bat pour ses envies, on y arrive toujours. Tu vas arrêter de te prendre la tête pour rien, de te donner du temps pour rien, de t’enlever du crédit pour rien. Ma sœur, c’est une guerrière, une valkyrie, quand elle se bat, rien ne l’arrête. Ma sœur, parce que t’es ma sœur, tu vas grimper les échelons, tu vas monter jusqu’au sommet et du haut des étoiles, tu vas voir que le monde est vaste, mais si petit à la fois. Tu vas te prouver à toi-même que j’ai raison. Que j’ai toujours raison quand je te dis que tu feras de grandes choses, juste parce que ton cœur est assez grand. Tu sais quoi, ma sœur? Parce que t’es ma sœur tu peux tout faire, juste parce que tu le veux. "

Ma mère! Ma mère, c’est pas mère, c’est ma sœur. C’est ma confidente. Celle qui me console et avec qui je me sens bien de tout dire. Ma mère, c’est ma petite part de lumière, dans mon univers plein de petits coins sombres. Elle est le reflet de mes doutes, mais souvent, c’est ce qui me rappelle que les doutes, je n’ai pas à en avoir. Pas si je fais toujours de mon mieux et si j’écris avec mon cœur, avec ce que j’aime, ce qui me fait vibrer. Elle me rassure en étant au même stade que moi d’ignorance face à l’avenir. Elle me dit : " Ma chérie, je ne sais pas si tu iras loin, mais j’aime ce que t’écris et j’espère que tu réussiras. Je sais que t’es forte et que tu peux réaliser tous tes rêves. Je souhaite seulement qu’au sommet, tu arriveras quand même à rester simple et qu’on continuera à faire des tas de chose ensemble. Tu sais, j’aimerais tellement pouvoir vivre cette aventure avec toi. Te féliciter quand sa marche et te prendre dans mes bras quand ça ne marche pas. Toi et moi sommes fusionnelles, mais je veux aussi que tu vives ta vie à fond par toi-même. Je veux que tu profites de chaque petite expérience quel quelles soient. Je veux te laisser aller aussi loin que tu as envie d’aller, mais ne laisse pas l’aventure changer ta nature. Ne la laisse pas te dire que tu es mieux sans ta famille. Sans moi. Ta maman. J’espère qu’un jour tu pourras m’emmener avec toi dans un voyage, comme nous en avons parlé. Je veux que tu sois libre de tout faire, mais je suis tout de même ta maman-poule et je te lâche pas".

Moi non plus, je vous lâche pas. Je veux partir, mais je veux surtout revenir. Mon univers et j’irais même jusqu’à dire ma plus belle richesse, c’est définitivement ma famille.

Mon macaroni au fromage!

J’aime le macaroni au fromage depuis que je sais le cuisiner et j’ai appris à le cuisiner dans un bol en verre, dans la micro-onde. Puis j’ai appris à le faire sur un rond de poêle, celui qui se trouve chez moi, dans ma maison. Ma maison! Celle qui ne sera plus la mienne, qui un jour sera à quelqu’un d’autre. Ce sera son rond de poêle, son poêle et ça me rend triste. Pas seulement à cause du rond de poêle, mais de ce qu’il y a autour.

Ma maison! Ma cours! Ma vie! Toute mon enfance! Disparaitra pour laisser place à l’enfance de quelqu’un d’autre. Qui ne sera plus la mienne. Plus jamais la mienne. Ma chambre deviendra peut-être celle d’un petit garçon, ou d’une gothique en devenir, ou bien elle se transformera en bibliothèque et mon garde-robe sera une pièce secrète pour des objets de grande valeur.

Ma maison ne sera plus ma maison. Bientôt, elle sera la maison de quelqu’un d’autre. Mais le seul endroit où j’aime vraiment cuisiner mes macaronis au fromage, ou ça goute vraiment bon, c’est sur mon rond de poêle, dans ma maison. Ailleurs, le gout change. J’ignore si j’aime quand ça change. Je sais que ça me fait peur. Je m’attendais à ce changement, mais je ne sais pas si je m’y habituerai. J’ai peur que mes macaronis au fromage n’est plus jamais le même gout que quand je les faisais dans ma maison.

Finalement, je ne sais pas si j’ai vraiment envie que ça change. J’aimerais que ça dure encore. J’aimerais encore entendre papa me dire que j’en mange trop, que je devrais varier mon menu. J’aimerais encore entendre maman me proposer de rajouter de la viande hachée ou me dire que c’est une bonne idée quand je commence à couper des saucisses pour faire un macaroni 2.0.

Malheureusement, je sais que ça n’est plus possible. Ils ne sont plus heureux. Je sais que les choses doivent changer. Que ce sera probablement mieux pour tout le monde. Il faut que je me convainque que tout sera pour le mieux. Que même si ma maison arrête d’être ma maison et que mon rond de poêle arrête d’être mon rond de poêle, ma famille n’arrêtera jamais d’être ma famille. L’amour qui nous tient serré les uns contre les autres, n’arrêtera jamais d’être de l’amour.

Il faudra changer de poêle, trouver un autre endroit ou le mettre. Au fond, peut-être que mes macaronis au fromage n’en seront que meilleure. J’aimais peut-être tellement mon rond de poêle que j’avais fini par m’habituer à lui, c’est le seul que j’ai connu. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de mieux. Je ne sais pas si le macaroni que je ferai sur un autre rond de poêle, dans une autre maison, peut devenir un 4.0.

J’appréhende ce qui se passera, mais si c’est pour que tout le monde soit heureux, je suis prête à changer ma recette de macaroni au fromage. 

Elle existe!

                Au cours de mon enfance, je n’ai jamais été la fillette la plus mince et svelte de l’école. J’étais boulotte. Méchamment boulotte! D’ailleurs, personne, surtout les garçons, ne se gênait pour me le faire remarquer. Aujourd’hui, je crois en être au stade où j’assume. Ou presque. Au moins, je suis consciente d’en avoir déjà souffert, même si ce mal-être prend maintenant beaucoup moins de place et d’importance dans ma vie. Le nombre de fois où j’ai pleuré au moment d’être seule dans ma chambre. De petites larmes discrètes pour que personne n’entende. Après tout, la chambre de mon frère et la mienne se partageaient la garde-robe. À l’époque je ne voulais pas que mon frère sache que je me sentais si faible, alors que lui, me paraissait si fort. Je ne voulais pas avoir l’air d’avoir mal, même si j’avais vraiment mal.

                J’ai eu droit à toute sorte de nom. La grosse, la baleine, même –balloon- dans mon dos. Même si c’est –valoune- qui était prononcé comme un surnom sans doute voulu mignon, moi je savais, au fond, ce que cela signifiait. Je ne me suis jamais plainte de cela. Ça passait encore. Ce que j’ai mal digéré, c’est me faire qualifier d’obèse. Je me souviens encore des rires. Je me souviens que pour ça, mon père n’a pas supporté et m’a obligé à nous rendre chez celui qui me l’avait dit pour exiger des excuses. Sa mère était verte. Le message est passé ce jour-là et je n’ai plus rien entendu de sa part par la suite.

                Malgré tout cela, l’évènement qui m’a fait le plus souffrir s’est déroulé, en partie, pendant un cours de musique à l’école primaire. En entrant dans ma classe, je m’étais assise sur une chaise et un garçon plus loin m’a dit : « les mammouths ne s’assises pas sur les chaises, elles pourraient casser ». C’est une phrase insignifiante et qui ne vaut pas la peine d’être retenue où même qu’on s’attarde dessus, mais pour une petite fille déjà suffisamment mal dans sa peau, c’était douloureux, mais ce n’était pas le pire. Le pire a été sa réponse quand  l’enseignante lui a demandé ce que j’avais bien pu lui faire pour lui donner une raison de me traiter ainsi. Ses mots étaient simples, mais comme on dit, « ils m’ont fessé dans le dash ». Aujourd’hui encore, quand j’y repense, tout mon être en tremble.

                -Qu’est-ce qu’elle t’a fait?

                -Ce qu’elle m’a fait? Elle existe. Voilà ce qu’elle m’a fait.

Moi et le danger=2!

Avec mes parents et mon frère, nous sommes partis en voyage à Port-Rouge en camping avec la famille du côté de mon père. J’ai revu mes tantes et mes oncles, mes cousines et mes cousins. Bon sang, de vrais géants. Et moi qui croyais être grande.

Au camping, il y a une piscine, mais aussi une plage artificielle. Mon frère et mes autres cousins font un concours sur celui qui tient le plus longtemps sur une mini-planche de surf en caoutchouc acheté au Costco. Tout le monde s’essaie, même certains de mes oncles et mes tantes, mais pas moi. J’ai peur de me casser quelque chose.

                La fin de semaine de quatre jours passe trop vite. J’aurais aimé qu’elle dure toute la semaine. Ou tout un mois. Ce n’est malheureusement pas possible. Il vient donc une idée à mon frère pour finir ces vacances en beauté : on pourrait faire du rafting. Tous mes cousins et cousines acceptent, les plus jeunes voudraient venir, mais leurs parents ne veulent pas, car c’est un sport quand même extrême et tout. Vient à mon frère de m’en parler et j’hésite, mais je finis par accepter. Arrivés à l’accueil, nous payons et nous dirigeons vers les vestiaires pour enfiler des combinaisons. Avant de prendre l’autobus, le guide nous prévient qu’il faut bien l’écouter et faire ce qu’il dit pour éviter les accidents. Je commence à avoir peur.

                Sur le bateau, il faut s’assoir sur le rebord pour être capable de bien le manœuvrer et être à l’aise en pagayant. Sur la rivière, les rapides arrivent vites et ils ont des noms à vous donner froid dans le dos. Le hachoir à viande, la rappe à fromage, le tourbillon de la mort, etc. Ce n’est pas pour me rassurer. Je suis mal. Le guide nous dit de bien s’accrocher au bateau, parce que si on tombe dans le tourbillon de la mort, on peut être emporté par le courant et mourir noyé avant que quiconque n’est eu le temps d’aller nous aider. Sur un autre bateau, l’un de mes cousins tombe par inadvertance dans le tourbillon. Par chance, son guide réussi à le repêcher à temps. C’est le soulagement.

                À un moment donné, le bateau est resté coincé sur une roche au milieu d’un rapide. Heureusement, c’était à côté d’un petit ilot rocheux. On a dû sortir de l’embarcation, pour que le guide lui fasse faire le tour vers un point où on a pu remonter. À la fin de la balade, près du rivage, un oiseau est venu se posé sur son épaule. On lui a donné un surnom : Blanche-Neige.

                -Pis, comment t’as trouvé ça, m’a demandé mon frère en revenant sur la berge.

                J’ai souris.

Je me souviens!

Je me souviens que ce jour-là, j'étais assise dans le sous-sol en train de regarder la télévision. Et je trouvais ça drôle. Je ne me souviens pas de ce que j'écoutais, mais je sais que quand j'écoutais quelque chose, c'était rarement parce que je trouvais ça plate. À un moment donné, j'ai entendu du bruit à l'étage, des coups, des fracas et je me souviens que j'étais inquiète. À l'époque, j'étais très curieuse et voulant voir ce qui se passait, j'ai grimpé les marches de l'escalier et ce que j'ai vu m'a effrayé au plus haut point. 

Je suis restée interdite entre la troisième et la deuxième marche à partir du haut. Je venais de voir mon grand frère en train de se battre avec son meilleur ami. Enfin, ex-meilleur ami à partir du moment où il a frapper mon frère au ventre jusqu'à l'envoyer au sol. Je me souviens que déjà, mon frère était quand même costaud, ce qui a entraîné des larmes de ma part en réponse au bruit qu'il faisaient en tombant. Lui et l'autre aussi (de toute évidence, mon frère prenait toujours l'avantage). J'ai même plus envie de me forcer à lui trouver un terme pour le qualifier. De toute façon, aujourd'hui, c'est un étranger pour nous, alors c'est pas vraiment important. 

Leur bagarre m'a parut une éternité et j'étais effrayée. Je me souviens qu'un moment, je me suis assise sur la deuxième marche et me suis bouchée les oreilles de mes mains pour, tout simplement, ne plus rien entendre. J'aurais pu redescendre, mais j'étais comme paralysée et je sentais encore les marches trembler. 

Finalement, ça a finit par se calmer, alors j'ai levé les yeux et j'ai vu le gars partir énervé et après avoir violemment claqué la porte derrière lui, il a levé le coude et il a fracasser la vitre. Mon frère à crier une phrase que j'ai oublié, mais ça ne devait pas être très catholique. C'est la dernière fois qu'ils se sont adressé la parole.