7. avr., 2018

Partie 1

Deux mois avant que je ne vienne au monde, mon père se fait tuer en marchant sur une mine au cours d’une mission d’aide humanitaire en Afghanistan. Il paraît que son seul souhait au cours de son séjour là-bas fut de vivre suffisamment longtemps pour rentrer à la maison et voir ma bouille de bébé. Il n’en a pas eu l’occasion. J’ai hérité de sa chevalière des forces armées, maman me l’a offerte dès que j’ai eu les pouces assez gros pour pouvoir la porter. Comme j’étais un bébé plutôt potelé, elle me l’a donné le jour de mes cinq ans, mais je ne l’ai encore jamais porté, elle vieillit magnifiquement dans une petite boîte blanche près de sa photo sur le rebord de ma fenêtre.

Quant à ma mère, je ne sais comment ni pourquoi, mais un matin, elle m’a déposé à l’école et n’est jamais revenue me chercher. J’avais six ans. Lorsque 45 minutes fut passées, alors que j’attendais patiemment sur un banc brun en bois près de la porte de l’entrée, ma maîtresse d’école m’a prise par la main et a décidée de me reconduire chez moi. En arrivant, elle est entrée à mes côtés pour être certaine qu’il n’y avait aucun risque pour moi, que quelqu’un allait être là pour s’occuper de ma personne, elle ne tenait pas à me laisser seule et sans aucune surveillance. Malheureusement, la maison ne présentait aucun signe de vie ce jour-là et elle était vidée de tous ses objets de valeurs sentimentales. Puis, nous nous somme rendu à l’étage, dans la chambre de maman, la valise qu’elle conservait toujours sous son lit avait disparue. Pas de lettre, ni de notes d’adieu.

            La chambre était vide, encore plus blanche que d’habitude et sans aucune personnalité, dépourvue de SA personnalité. Je me souviens parfaitement de ce moment, le pire que j’ai dû encaisser et tellement de questions ce sont bousculés. Comment aurai-je pu l’oublier? Toutes se résumaient à Pourquoi! Tant de Pourquoi et encore aucune explication. Je ne me rappelle plus aujourd’hui, le temps que j’ai passé seule, étendue sur le tapis, à pleurer telle une fontaine. Je ne me rappelle plus du moment où j’ai cessé de pleurer. Où je me suis relevé non sans peine ni lassitude, pour aller chercher la chevalière et la photo de papa dans ma chambre, seuls objets de famille que maman m’a laissé. Je ne regrette pas de n’avoir rien emporté d’autre, tout me la rappelait.

            Puis, la maîtresse m’a conduite dans un bureau de l’APAQ (Association de parents pour l’adoption québécoise), j’ai ainsi été intégré au sein du système d’adoption de la province et envoyé dans une famille d’accueil, au Mont-Tremblant, près du lac Mercier, dans une grande maison chaleureuse et plutôt simplement faite. L’extérieur est en brique, l’intérieur est isolé et recouvert de bois brun orangé. La cuisine est de taille moyenne et de style rustique. À l’inverse, il n’y a qu’une salle d’eau pour tous, mais elle est très grande, de manière à ce que tout le monde puisse se préparer en même temps tous les matins. En plus de cela, les douches sont séparées par cabines individuelles, comme dans les vestiaires de l’école. C’est la moindre des choses avec trois filles et quatre garçons.

            Nous sommes cinq enfants et deux adultes. Il y a moi, bien sûr, Élisa, Brad, Alex, Jed et un couple super qui s’occupe de nous et pour qui on compte vraiment. Il y a madame Diana et monsieur Buck. Des gens très gentils et généreux qui ont réussis à faire de nous tous, un foyer confortable, une famille d’enfants abandonnés par leurs parents. Je me sens bien ici, enfin, plutôt bien. Il m’arrive encore de penser à ma mère, même si voilà maintenant onze années que je vis parmi ces personnes, 11 années qu’elle a disparue et qu’elle m’a laissée derrière elle. Parfois, je me dis que si elle décidait de revenir, je pourrais tout lui pardonner et lui faire confiance à nouveau, comme avant, comme si elle n’était jamais partit, comme si elle ne m’avait jamais froidement abandonnée, mais d’autres fois, je me dis que si elle est partit sans moi, c’est peut-être que je ne l’intéressais plus, qu’elle a fini par se lasser d’avoir une fille, de s’occuper d’une enfant et plus seulement d’elle-même. Ou sans doute que, même cinq ans après le décès de mon père, elle n’a plus été assez forte sentimentalement pour rester ma mère, que me regarder lui causait trop de peine et de souffrance. Peut-être avait-elle ressentit le besoin d’être égoïste pour une fois.

            Je ne m’efforce pas de lui fournir des excuses, mais même si je n’étais âgée que de six ans à cette époque, si elle s’était donné la peine de m’expliquer la raison pour laquelle elle avait envie de partir, j’aurais pu comprendre, j’aurais pu essayer de la soutenir. Au fond, quelle peut vraiment être la raison qui pousserait une mère à abandonner sa fille unique, la laisser seule, sans famille vivante pour l’aider à supporter l’épreuve. Croit-elle que c’était le mieux pour moi? Je ne comprends pas ce qu’elle a voulu faire. Comment est-ce que vivre loin de ma mère peut est-ce être le mieux pour moi? Comment vivre loin de ses parents peut être préférable pour qui que ce soit. Je lui en veux… tellement.

            Un jour, lorsque j’avais quatre ans à peine, maman m’as dit : « À chaque fois que je serai loin de toi, regarde le ciel, ma belle, je ferai pareil, de cette façon, comme la lune sera la même devant toi et devant moi, se sera notre façon de rester ensemble, toutes les deux, quoi qu’il puisse arriver. Regarde la lune tous les soirs, ma merveille, elle sera mon sourire et les étoiles mes caresses. ». Voilà déjà onze années que je vais au lit sans regarder ces étoiles et cette lune qui me serrent la gorge, mais je donne un baisé à la chevalière de mon père tous les soirs avant de dormir. Lui au moins, je sais où le trouver.

            Il y a des moments parfois, qui deviennent très vites bizarres, où les quatres enfants sur cinq qui n’ont jamais connu aucun de leurs parents, me demandent ce que cela peut bien faire d’avoir une maman. Je n’ai jamais donné la moindre réponse à cette question, cela laissait de grands espaces vides de conversation et lourds de sens. Au fond, je n’en savais pas suffisamment sur le sujet pour énoncer quoi que ce soit, parce que cette mère que je croyais connaître au plus haut point, et bien, je ne la connais pas si bien que ça. Il s’agit-là d’une excellente question qui mérite réflexion. Qu’est-ce que cela peut-il bien faire que d’avoir une véritable mère… digne de ce titre?