7. avr., 2018

Partie 2

-Alice!

            Je me retourne vers ma sœur d’accueil dans un petit soubresaut. Élisa me regarde du bleu-vert de son regard maquillé d’une mince ligne noire. Sa chevelure rousse bouclée retombe en cascade du côté droit de sa tête ciselée, s’arquant sur le clavier gris-bleu de son ordinateur. Elle me semble perplexe et soucieuse, alors que ses yeux me lancent des points d’interrogation plein le visage.

-Quoi? Dis-je encore un peu dans mes pensées.

-Quel model tu préfères?

-De quoi tu parles? Réponds-je.

-La présentation Powerpoint!

            Elle me dit cela comme s’il s’agissait de l’évidence même, mais je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Il faut avouer que je n’ai pas tellement suivi l’essence de la conversation. Toujours un peu perdue dans les méandres de mes réflexions, je la toise relever ses cheveux vers l’arrière d’un coup de tête impatient.

-Le travail sur Alexandrie… Hey, te moque pas de moi, ne me dit pas que tu n’as rien écouté depuis trois heures qu’on travaille sur ce truc.

            Cela me revient aussitôt en mémoire. Présentation orale sur Alexandrie, la bibliothèque super vieille, Alexandre Le Grand, le mec qui a fondé la ville en  -331, à présenter vendredi prochain, juste avant la semaine de relâche. Je n’ai pas vraiment la tête à bosser, il faut le dire.

-Oui, oui! Je suis désolé, t’as raison, je n’étais pas attentive, avouai-je, excuse-moi!

            Elle me regarde à présent comme si elle s’en était doutée avant même que je ne vienne confirmer ses soupçons.

-Où étais-tu cette fois? Dit-elle en retirant ses doigts de son clavier, intéressé.

-Je pensais à ma mère, réponds-je, nostalgique.

            Je baisse la tête, ferme mes yeux et laisse mes cheveux lisses châtain-clairs tomber de chaque côté de mes tempes afin de camoufler ma peine. Élisa change d’attitude et recouvre mes épaules de ses bras pour me réconforter.

-Que fait-elle dans ta tête?

-Rien, sanglotai-je, justement, dans ma tête, elle n’est pas là. Je me souviens à peine de son visage.

            C’est un beau moment que je suis en train de vivre, là, aux côtés de ma meilleure amie, ma sœur depuis onze longues années, instant digne d’un film. Elle pose sa tête au creux de mon cou et je pose la mienne sur la sienne en versant une larme de douleur. De douleur, mais aussi de chaleur face à cette situation qui me réchauffe le cœur et m’apaise.

            Soudain nous entendons un bruit de talon qui claque sur le sol, ce qui nous fait toutes les deux relever la nuque. C’est madame Diana, dans sa robe longue mosaïquée et ses cheveux noirs ondulés et court légèrement au-dessus de ses épaules, juste pour dire qu’il n’y a pas de contact, brillent à la lumière du lustre pendu au plafond, en haut de la table.

-Que se passe-t-il? Avance-t-elle, inquiète.

-C’est Cassandra, répond mon amie.

            Diana me regarde avec un air triste et méditatif, puis vient s’asseoir sur une chaise en face de nous.

-Quoi? Lui dis-je en la regardant réfléchir, l’index et le pouce sous le menton.

-As-tu envie… de faire une démarche?

            Je relève la tête, surprise. Quelle idée bizarre, à quoi est-ce que cela servirait?

-Pourquoi marcher, ce n’est pas vraiment le moment.

-Non, sourit-elle avant de reprendre son sérieux, voudrais-tu essayer de retrouver ta mère?

            Des larmes se mettent à perler au coin de mes yeux. Je dirige mon regard vers mes mains, alors qu’elles commencent à trembler. Ma famille me regarde compatissante.

-Non, réponds-je simplement.

            J’aurais tellement aimée la revoir, lui dire ce que je pense de ce qu’elle m’a fait. Lui dire à quel point je l’ai aimé et je l’aime encore. C’est ce qui me fait le plus souffrir. Mais non, je ne peux pas. Je ne veux pas. Je ne supporterais pas de l’entendre me confirmer que je ne l’intéressais pas.

-Tu ne veux pas connaître la véritable raison de son départ! Insiste-t-elle.

-Je sais déjà pourquoi elle est partie.

            Je n’ose pas les regarder dans les yeux. Je sens la main d’Élisa faire des cercles dans mon dos et sa tête se reposer sur mon épaule, alors que ses cheveux viennent chatouiller ma joue. Puis, ma main se fait recouvrir chaleureusement par celle de Diana, visiblement triste par ma réaction. Je l’observe un moment, prend une grande respiration et poursuis ma réponse, une larme naissant sur le coin de mon œil, vivant sur ma joue, et mourant sur mes lèvres.

-Elle est partie à cause de moi!