7. avr., 2018

Partie 16

Le monde est devenu néant autour de moi, je ne distingue rien. Soudain, une voix. Une vieille voix qui m’irrite l’esprit. « Elle ne fera jamais partie de cette famille », dit-elle. « Elle ne sera jamais à sa place parmi nous ». Je sens l’eau me monter aux yeux. « Alice, dit la voix, tu n’es pas la bienvenue ». Mon cœur se serre. Je n’arrive plus à filtrer l’air, elle se bloque dans ma gorge. Une silhouette sort de l’ombre devant moi. Une autre à ma droite. Encore une autre à ma gauche. Une lourde main se pose sur mon épaule. Je me retourne vivement.

-Grand-père?

« Tu n’as pas ta place, me dit sa voix, tu ne seras jamais ma petite fille ». Sa bouche ne bouge pas, mais le son de sa voix résonne dans ma tête. « Tu ne feras jamais partie de ma famille ». Je sens les larmes couler et mes yeux se mettent à brûler. Ma bouche s’étire en un rictus inconfortable.

-Grand-père, je t’en prie.

« Tu n’es pas ma petite fille, Alice, tu ne le sera jamais ». Je m’effondre sur le sol et me tient le visage en sanglotant.

-Grand-père!

Je tremble de tout mon corps. Ma gorge devient de plus en plus rêche. J’étouffe. Plus les pas se rapprochent, plus je sens sa présence peser sur mon cœur et son souffle m’étrangler. « Je ne suis pas ta famille, je ne veux pas de toi ici. Tu ne seras jamais ma petite fille ».

Je me réveille en sueur, couchée sur le ventre dans mon lit. Je me sens aussi mal que si on m’avait roulé sur le corps avec une bétonnière. Je me lève comme un chat. En levant les fesses vers le plafond. Par contre l’aspect mignon du chat est complètement matraqué. À genoux sur le lit, j’étire mes jambes pour me laisser glisser hors du matelas.  

Hier, après avoir entendu la discussion de ma mère, de Caleb et de mon grand-père, Agatha m’a conduite à ma chambre et je me suis directement couché sur le lit et je n’arrivais plus du tout à bouger. Je sentais ma poitrine lourde et tout ce que je souhaitais, c’était laisser aller mon corps à la peine. Je me suis abandonné là, à attendre que l’été ne finisse et que je puisse rentrer voir des personnes qui apprécient réellement ma présence. Sauf que voilà. Je suis toujours au domaine et j’aimerais disparaître définitivement. Ne plus ressentir les choses comme je suis en train de les ressentir.

J’avance vers mon sac posé sur la commode et fouille dans la poche intérieur pour trouver la chevalière de papa. En ouvrant la petite boîte, une vague de bonheur parcours mon échine et m’envahi de chagrin à la fois. Il me réchauffe aussi dans tout mon être. Je suis certaine que lui, il aurait su m’aimer. Il m’aurait peut-être prise dans ses bras et m’aurait susurré à l’oreille que je suis belle, courageuse et que tout se passera forcément bien. Sauf que je n’ai pas eu le courage de dire mon grand-père ce que je pensais vraiment. Et puis, de toute manière, il ne m’aime visiblement pas. Essayer de lui plaire ou simplement de le comprendre ne servirait à rien.

-Je t’aime, papa. Pourquoi les seules personnes qu’on aimerait voir sont toujours celles qui ne peuvent pas être là.

Je sors sa photo.

-J’aimerais que tu sois là.

Je pose la photo sur la commode et reporte mon attention sur la chevalière. Je la regarde attentivement et la tourne dans tous les sens possibles. Puis, je finis par la passer à mon index où elle glisse facilement et se loge au creux de la première phalange en partant de la paume. Je la presse ensuite contre ma poitrine en serrant intensément le point.

Soudain, Caleb entre claqua la porte derrière. Je sursaute et manque échapper la boîte. Mais je la rattrape juste à temps avant de lancer un regard à Caleb.

-Bon matin, dit-il joyeusement.

-Non, sors d’ici.

-Quoi? Répond-t-il à moitié choqué et à moitié amusé.

-T’es trop heureux. Les gens trop heureux le matin, ça m’énerve. Sors!

-Non, non. On sort prendre le petit déjeuné dehors.

-Vas y, toi, moi je reste ici.

-Non, tu m’as l’air trop triste, je te sors, c’est décidé. Un bon repas de chez Carmen te fera du bien.

-On sort du domaine? Dis-je avec un espoir mal caché.

-Non, Carmen a sa boulangerie dans les dépendances.

-Une boulangerie?

-Ouais, elle fait les meilleurs pains artisanaux du monde mondial. J’espère qu’il y en aura au chocolat aujourd’hui, ça me manque. Aller habille-toi en vitesse.

-J’ai pas envie, Caleb.

-Sauf que je ne te demande pas ton avis, dit-il en me lançant ma veste sur la tête.

Je retire le vêtement de mon visage et le lance sur le lit. Je roule des yeux puis souris timidement avant de me retourner lâchement vers mon sac.

-Ok

-Yes