7. avr., 2018

Partie 20

C’est étrange, Caleb m’a semblé plus à son aise et naturel en se battant avec cette créature qu’à n’importe quel autre moment quand nous sommes ensemble. C’est évident qu’il est chez lui. Il n’était pas ainsi à Tremblant. Il est calme avec moi. Posé. On dirait trop que c’est pour ne pas me froisser. À le regarder s’amuser de cette façon, se chamailler, c’est là son état normal. J’aimerais me sentir ici aussi bien que chez moi. Comme lui. Ce monde me semble trop froid pour vouloir m’y faire une place. C’est peut-être seulement parce que je l’associe à mon grand-père. Par contre, voir ainsi mon frère, donne à cet endroit un côté agréable. 

            -Aller. Pose l’arc sur le socle, m’indique-t-il. On va voir maman.

            Je suis ses instructions et nous reprenons le chemin de la maison. En entrant dans le salon, nous trouvons Alphonse assit sur un fauteuil près du foyer. Levant des yeux sereins vers nous, il referme son livre et se lève.

            -Grand-père, avance Caleb.

            Alphonse l’arrête en lui présentant sa paume droite, puis quitte la pièce. Je reste interdite et immobile lorsque Caleb part à sa suite en me disant de rester. J’avance vers le cadre de l’arche et colle ma tête sur le bois du mur.

            -Grand-père, attend. Pourquoi tu la traite comme ça? Demande fermement mon frère, à la limite d’être hors de lui.

            Son timbre de voix ne trompe pas, mais je doute qu’il obtienne une réponse.

            -Comment oses-tu t’amouracher de cette gamine? Je te croyais plus fort.

            -C’est ma sœur.

            -Non! Ta sœur est morte il y a 17 ans.

            -Tu sais que c’est faux.

            -Elle est morte pour moi.

            -C’est injuste.

            -Elle n’est pas comme nous, mon garçon.

            -Tu la rejette parce qu’elle est différente? Ce n’est pas toi. Et puis, ce n’est pas parce qu’il n’y a aucune preuve qu’il n’y en a pas.

            -Ça n’a aucun sens.

            Caleb ne devrait pas perdre ainsi son temps à me défendre, c’est évident que l’avis de ce vieillard aigri est gravé dans un marbre de froideur et de mépris.

            -Laisse-lui une chance.

            Soudain, j’entends un claquement sourd et une masse se heurter contre le mur. Je sursaute et me fige un moment. Le temps de comprendre ce qui vient de se passer. Une larme d’effroi se déverse lentement sur ma joue. Je me décolle du mur et me dirige vers les baie vitrée de la véranda et me recroqueville, les genoux dans les bras, sur le sofa à droite de la table basse. Je prends une lourde et douloureuse respiration et dépose ma tête sur le dossier.  

            Quelques minutes de solitude. Une main délicate se pose gentiment sur mon dos.

            -Mademoiselle, dit la voix d’Agatha, vous aller bien?

            Je me tourne vers elle, le visage trempé.

            -Je suis morte, Agatha.

            -Quoi? Mais non vous êtes là. Attendez, je vous apporte une tasse de thé.

            Elle me quitte un instant, puis revient poser une grande tasse dans mes mains tremblantes.

            -Racontez-moi, vous…

            -Agatha, laissez-nous!

            C’est la voix de ma mère, Cassandra. Agatha se lève, fait une révérence de tête en signe de respect et me laisse seule avec cette étrangère. Elle vient s’assoir près de moi, sur la table en déplaçant le vase et le centre de table en dentelle blanche.

            -J’ai croisé Caleb.

            -Il va bien? Dis-je sans pourtant lui adresser un seul regard.

            -Oui, juste un peu sonné, et frustré. Ça passera.

Je laisse échapper un rire nerveux. Pourquoi fait-elle comme si ça n’avait pas d’importance.

-Tu as vu Xal?

-Oui.

-Tu as eu peur?

-Qu’est-ce que t’en a à faire, toi?

-Je m’inquiète, c’est normal. Tu te souviens de ce que je te disais avant mes voyages, quand je te laissais chez ton amie Rose?

-Je n’ai plus de souvenir de Rose, mais tu disais «Regarde le ciel et la lune que tu verras, sera la même que moi, de cette façon, nous serons toujours ensemble.»

-C’est ça. Tu sais, je n’ai jamais cessé de le regarder ce ciel. Et cette lune. Je gardais ton souvenir près de mon cœur, juste ici.

Je ne me tourne toujours pas vers elle, mais j’arrive à sentir une sorte de trémolo dans sa voix. Croit-elle réussir à m’attendrir? Elle ne devrait pas me prendre pour une pièce de viande.

-Ça fait 11 ans que je ne regarde plus le ciel, dis-je un peu léthargique.

Je l’entends pousser un soupir étouffé.