7. avr., 2018

Partie 21

Le regard toujours un peu dans le vague, je regarde les arbres par la fenêtre. Il y a du vent. Ils ondulent doucement dans le vent. Ils ont leurs propres problèmes. Peut-être qu’ils s’en rendent compte, eux, s’il y a vraiment un réchauffement climatique. Moi, je me bats entre l’envie de comprendre ce lieu et l’envie de juste partir loin de Cassandra sans écouter ses explications. Si seulement c’était elle qui était morte à la guerre, mon père ne m’aurait pas abandonné lui. J’en suis certaine.

Soudain, une brindille passe devant mes yeux. Derrière la vitre. Elle s’arrête et s’approche. Elle a une forme humanoïde. On dirait qu’elle a des ailes. Ses yeux sont brillants et curieux. Un sentiment étrange monte dans ma poitrine, je me dresse et m’assied sur mes jambe. Je regarde ma mère, puis la brindille. Simultanément. Puis elle finit par s’écarter et reprend son chemin.

-Qu’est-ce que c’est que ça? M’exclamai-je.

Cassandra me regarde d’un air triste et amusé. Je me rappelle qu’elle me lisait beaucoup de légende sur les fées. Des livres d’images. Les fées sur les dessins étaient différentes, par contre. Elles avaient de la peau. Elles ne ressemblaient pas à des bouts d’écorces d’arbres. Elles avaient des robes étincelantes et des ailes blanches avec de jolis motifs torsadés. Celle-là ne ressemblait à aucun dessin qu’on m’avait montré.

-Tu le sais très bien, me dit-elle.

-C’est une fée.

Elle sourit tendrement.

-Comment c’est possible?

-Viens avec moi, me dit-elle simplement en se levant et me tendant sa main.

Je me lève à mon tour et reste debout en attendant qu’elle bouge. Elle insiste du regard, mais je ne lui tends toujours pas ma main. Elle abandonne et se dirige vers la porte. Dehors, nous nous rendons dans un garage sur l’autre flanc de la maison. Elle se dirige vers une sorte de voiturette de golf et prend place du côté conducteur. J’hésite un instant et la rejoins en m’asseyant côté passager. Nous prenons une route de sentier en sortant du garage et montons la colline. Nous la descendons et engageons le pied de l’un des monts du domaine. Pas le plus haut. Nous tournons en rond autour de la montagne. La montée nous prend environ une heure facilement. Peut-être plus. Je ne sais pas précisément depuis quand nous avons quitté la maison.

Nous arrivons enfin au sommet. Encore en milieu de forêt, nous marchons quelques minutes dans les bois après être sorties du sentier. Nous atteignons bientôt une clairière. Et elle m’indique de rester silencieuse d’un signe de main.

-Pourquoi? Dis-je incrédule.

Je ne la comprends pas.

-Tais-toi, Alice. Tu vas les faire fuir.

-Qui ça?

Elle m’indique d’avancer encore un peu. À la lisière de la clairière, je m’arrête, ébahis.

-Des pégases!

Sa mâchoire se soulève. Elle a les yeux rivés sur les majestueuses bêtes. Je sais qu’elle sourit.

-C’est bien des pégases? Demandai-je ne croyant pourtant pas vraiment les mots que je prononce. Ce ne sont pas des ailes en carton, hein? De vraies ailes. Avec des plumes.

-Oui.

-Il…

J’hésite.

-Il y en a d’autre ailleurs?

-En général, ils se tiennent près ou à l’intérieur d’un refuge.

-Encore cette histoire de refuge. Dis-je sans quitter du regard un pégase qui déploie nerveusement ses ailes marbrées noires et cannelles.

-Il y en a un peu partout dans le monde. Notre famille, Alice, est gardienne de celui-ci depuis très longtemps.

-Alors tu as choisi cet endroit au lieu de moi. Cet endroit et Caleb. Je comprends mieux. C’est merveilleux.

-Si j’avais pu rester, je l’aurais fait. J’ai quitté Caleb et cet endroit pour toi, la première fois.

-Pourquoi ne pas m’avoir ramené avec toi, il y a onze ans.

-Tu étais très jeune. Je voulais te protéger de mon père. Il t’aurait persécuté et manipulé comme il l’a fait avec Caleb. J’ai pris des décisions qu’il fallait prendre. C’était déjà trop tard pour ton frère, mais aujourd’hui tu es grande, tu n’es plus en âge d’être influençable et il ne te connaît pas. Je me suis assuré ta sécurité.

Une larme s’est mise à couler entre mes cils, puis ma joue. Je pleure et sanglote. Soudain, je sens une pression sur ma tête. En regardant en l’air, je vois la tête d’un cheval noir me surplomber. En regardant plus loin, je vois des ailes noires de jais. Il fait un pas de plus pour poser son long museau au creux de mes reins. Figée, je n’ose plus bouger. Je me risque à mon tour, à poser ma main sur son cou et l’enroule finalement de mes bras dans une grande étreinte réciproque. Je ne saurais mettre des mots pour expliquer ce qui se passe.