10. avr., 2018

Partie 23

J’ouvre les yeux aux aurores. Me levant mollement du lit, j’attrape la chevalière de mon père et l’enfile à l’index. Je sors ensuite un t-shirt en dentelle blanc avec une camisole bleue aux bretelles larges et un jean noir. Après avoir tout mis, je sors en fermant la porte derrière moi et descend à la cuisine. Je croise Agatha qui m’adresse un grand sourire, mais entrant, je tombe sur mon grand-père attablé devant une assiette de chocolatine, une tasse de thé avec la théière et un bol d’orange en quartier. J’attrape une pomme dans le bol à fruit sur le comptoir sans lui jeter un seul regard.

-Puis-je, demandai-je à Agatha.

-Bien sûr, ma chérie.

-Merci.

 Pour aller dans l’autre pièce et sortir de la maison par la porte de la véranda, je dois passer à côté de lui. Silencieusement, je tente de me faufiler dehors le plus vite possible.

-Alice.

Il dit mon nom solennellement avec un ton de… Comment dire? Une sorte de reproche mal caché.

-Assieds-toi, dit-il en me montrant de la main gauche la chaise adjacente à la sienne. L’autre main tient un pain au chocolat à moitié mangé. Prends-en si tu en veux, ajoute-t-il en me pointant l’assiette.

-Je ne suis pas vraiment une adepte des chocolatines.

Il arbore un rictus amusé et hautain avant de reporter son attention à son déjeuner.

-Parle-moi un peu de toi.

Sa question me prend au dépourvu. Pourquoi s’intéresserait-il soudainement à moi? Un peu confuse, je décide quand même de lui répondre le plus aimablement possible. Ma propre hypocrisie est en train de me dégouter.

-J’ai grandi dans une famille d’accueil au Québec. Une ville qui s’appelle Mont-Tremblant. J’étais avec quatre autres enfants. 

-Donc, tu as grandi dans une famille nombreuse.

-Ce n’était pas une vraie famille de sang. On était tous des orphelins.

-Tous sauf toi, s’empresse-t-il d’ajouter.

-Je ne savais ce qui était arrivé à ma mère. Morte ou pas, ça ne faisait pas beaucoup de différence pour moi.

Il pouffe d’un autre rire haineux.

-Je ne vois pas ce qui vous fait rire.

-Je trouve drôle la vitesse à laquelle tu es arrivé à renier ta famille.

-Ah bon? M’emportai-je. Et vous, vous ne la reniez pas peut-être?

Il s’arrête brusquement de manger et lève sur moi un sourire mesquin.

-Je veille seulement aux intérêts de ma fille. Je ne te permets pas de me reprendre.

Il laisse ensuite planer un silence interminable avant de reprendre tranquillement son repas. Ce qui me donne envie de frapper et d’exploser des murs. J’aimerais bien effacer de son visage cet air présomptueux.

-Va-t’en! M’ordonne-t-il.

-Pardon?

-De la cuisine.

Je refermai ma bouche béate de ressentiment et d’aversion pour cet homme. N’a-t-il pas insinué que je nuise moi-même au bonheur de sa chère fille, alors que c’est elle qui a ruiné le mien?  Il a du culot. Je me lève en m’aidant de mes deux mains et reprend le chemin vers la véranda. Je m’arrête pour tant sous l’arche et force à ma tête une rotation de 90 degrés. Sans le voir, je sens monter en moi une phrase qui me déchire déjà l’âme.

-Je ne vous aime pas non plus.