17. mai, 2018

Partie 24

Sortit par la porte de la véranda, je martèle le gravier d’un pas en rage. Je me demande quelle est la vraie raison pour laquelle il me déteste à ce point. Je passe devant le garage sans m’y arrêter. J’ai envie de marcher aujourd’hui. Je prends donc le chemin vers la montagne des pégases.

Marcher m’a toujours aidé à réfléchir. À la maison, je prenais souvent des marches vers le pied de la montagne, là où se tient le village du Mont-Tremblant. C’est toujours plein de touriste l’été et l’hiver, c’est pire. Les gens viennent de partout dans le monde pour pouvoir y skier. Moi, ce que j’aime, c’est m’y rendre le printemps ou l’automne. Il y a un peu moins de monde. Je m’engage dans la montagne et emprunte les chemins les moins prisés. Normalement, ça m’aide. J’arrive souvent à accorder moins d’importance à mes problèmes.

Seulement là. C’est difficile de me concentrer sur autre chose. Je commence distraitement à fredonner une comptine que nous chantait parfois Diana quand on allait faire du roller dans les sentiers asphaltés autour du lac Mercier.

1, 2, 3, nous irons aux bois.

Je manque trébucher sur une racine. Je me retiens sur un arbre au bois presque blanc.

4, 5, 6, cueillir des cerises.

Je zigzague entre les arbres d’un pas encore un peu endormis.

7, 8, 9, dans mon panier neuf.

Je me coupe sur une branche épineuse. Je suce le sang sur mon doigt en pressant ma peau légèrement pour l’obliger à cesser le saignement plus vite.

10, 11…

Un bruit d’eau attire mon attention. Le bruit d’une eau troublée par un mouvement. Je vois une plage plus loin. Sur la berge, quelque chose d’immense. Une étrangeté. Je n’avais jamais vu cela auparavant. Je me pousse derrière un tronc d’arbre. Je jette un autre coup d’œil discret en direction de la plage en appuyant mes deux mains sur le bois. Je sors de ma cachette quelque seconde pour en trouver une autre avec un large tronc. Un plus près de la plage. J’arrive à un peu mieux voir ce qui s’y passe. Je me dérobe pour jeter un autre coup d’œil. On dirait une sorte de dragon. Mais pas comme dans le film Le monstre des mers, où la peau de la bête ressemble à celle d’un mollusque avec quatre pattes de tortue géante. Non! Celle-ci possède des écailles, de jolies écailles bleutées et argentées. Je reste planté la comme une fougère, hypnotisée par cette créature, quand de l’eau se met à s’écouler de sa peau.

En fait, c’est une masse d’eau. Une énorme quantité de flotte émane du dragon et lorsqu’elle s’abat sur la plage en une monstrueuse flaque, la bête disparaît pour laisser place à un homme. Il semble avoir environ mon âge. Peut-être un peu plus vieux. Ses cheveux semblent longs dans les premières secondes, mais raccourcissent rapidement en perdant du liquide. L’homme se retrouve avec une coupe très courte sur les côtés de son crâne, autour de ses oreilles, et il lisse, aidé de sa main, une mèche partant de son front jusqu'à l’arrière de sa tête. On dirait un surfer sortant de l’eau et lissant ses cheveux pour plaire aux filles. Sauf qu’il n’y a personne à part lui sur la plage. D’aussi loin je n’arrive pas à voir son visage, mais il porte une tunique d’une sorte de bleu brillant. On dirait des écailles.

Il s’étire un instant en levant ses mains jointes au ciel, ce qui fait bomber son torse. En voulant voir mieux, je déplace mon pied un centimètre ou deux et une branche casse subitement sous mon poids. Il s’arrête de bouger une fraction en descendant les bras le lond de ses hanches. Il se met à scruter la forêt. Son champs de vision arrive vite sur moi et je reprends ma cachette aussi vite que je le peux. J’ai honte, j’ai l’air d’une folle à espionner ainsi.

-Qui es là, cri-t-il dans mon dos.

Des pas se rapprochent. Je reste interdite. Paralysée! Une autre branche se fend près de moi. Je prends une grande respiration pour me donner du courage. Soudain, j'entends une respiration tout près de mon oreille et une sorte de brume étrange me passe devant les yeux, frôlant ma rétine. Je les ferme aussitôt. Sentant un souffle frais sur mon visage, je les rouvre. Étrangement, je ne vois plus rien. Je n’arrive plus à voir quoi que ce soit et je commence à paniquer. Des larmes me coulent sur les joues. Une main se pose ensuite dans mon cou. Le souffle se fait de plus en plus omniprésent, créant des frissons qui se mirent à me parcourir doucement le corps. Quelque secondes plus tard, les joues complètement humides, un baiser froid, mais tendre, presse légèrement mes lèvres.

L’individu se décolle lentement, alors que je commence à trembler.

-Pourquoi vous faites ça? Implorai-je en sanglotant. Qui êtes-vous?

Une main agrippa la mienne. Une autre la rejoignit. L’inconnu la tripota doucement comme pour la scruter sous toutes ses coutures. Puis, il la passa sur son visage. Commençant par ses lèvres, il fit traîner ma main sur ses joues, son nez, ses yeux. Délicatement. Ma respiration devient de plus en plus lente. Ma frayeur s’estompe tranquillement. Il se met à baiser mes doigts. Je ne sens aucune hostilité émaner de notre proximité. Cette sensation devient très vite étrange, mais pas désagréable et je me rend compte que je prends de grande respiration à chaque doigt qu’il presse contre sa bouche.

-As-tu peur? Murmure-t-il d’une voix salée.

-Non!

Je jurerais voir un sourire derrière mes yeux aveugles.

Il agrippe soudain ma nuque de ses deux mains et une sorte de masse d’eau me traversa le corps. L’espace d’une fraction de seconde, j’eus l’impression que chacune des molécules d’eau se mélangeait avec les miennes avant de ressortir par mon dos. M’arrachant au passage une infime partie de moi que je ne pourrais identifier. Me laissant hébétée et de nouveau bien voyante.

J’en eu le souffle complètement coupé.