13. juin, 2018

Partie 26

-Assied-toi, je te fais un thé, me dis Nellya en souriant et je m’exécutai.

            Après avoir parlé d’Ika, Nellya m’a invitée à venir discuter plus longuement chez elle et son père. Je dois avouer qu’ils habitent une charmante petite chaumière. En bois rond vue de l’extérieur et située à flanc de montagne sur le versant opposé à celui d’où je suis montée, elle me fait penser à un chalet ou une cabane classique du Québec. Le genre décrit par Louis Hémon dans Maria Chapdelaine.

            L’intérieur est tout aussi charmant. Et réconfortant. Rien à voir avec l’intérieur de la résidence qui fait aussi très rustique, mais trop grande pour le nombre de personne qu’il y a dedans. Et puis, ça pu le vieux grincheux et la mauvaise mère. Ici, ça sent l’orange et le lilas. Et le bois de chêne. Le père de Nellya sculpte une planche de bois sur le balcon. Quand nous sommes entrées, il est rentré en se passant un linge sur les mains.

            -Bonjour, dit-il poliment, je suis Soto. Je vous serais bien la main, mais vous risqueriez d’avoir des échardes et de la poussière.

            -Ça ne fait rien, répondis-je en me levant maladroitement. Je suis Alice.

            -Non, non, restez assise.

            Ce que je fis.

            -Je suis enchanté. Vous êtes une nouvelle arrivante? Me demande-t-il, curieux. C’est la première fois que je vous vois. Le domaine n’est pas si grand.

            -Papa!

            -Oui, c’est ça.

            -Et de quelle race êtes-vous?

            -Heu, ma race?

            -Oui, par exemple, nous, nous sommes des elfes.

            Je me tourne vers mon amie, surprise. Elle m’adresse un sourire en repoussant sa tresse derrière ses oreilles pointue. Je retourne mon attention sur Soto.

            -Je dirais que je suis humaine.

            -C’est la petite fille d’Alphonse, papa. Tiens, s’adresse t’elle maintenant à moi en déposant ma tasse devant moi.

-Merci, soufflai-je, puis elle s’est assise devant moi avec sa propre tasse.

            -Ah bon, bien, je ne savais pas qu’il en avait une.

            Il ne peut pas si bien dire. J’ajouterais même que je ne savais pas non plus que j’avais un grand-père. D’ailleurs il est assez décevant.

            -Vous avez de la chance, Alice. C’est un homme bon.

            Il ne doit pas souvent passer à la résidence. Il est tout aussi possible qu’Alphonse ne soit méchant qu’avec moi, mais ce n’est pas vraiment mieux.

            Soudain, j’entends des voix à l’extérieur. Elles se rapprochent, puis dans un fracas assourdissant, la porte s’ouvre sur Beck et Caleb qui fait l’éviter une pomme du bol à fruit sur la table jusqu’à sa bouche, avant de croquer et de la prendre dans sa main.

            -Hey, Nel, cri mon demi-frère la bouche à moitié pleine, il y a un pégase qui se balade dans tes plants de salade.

Puis son regard se pose sur moi. Une Alice béate de stupeur, comment est-il arrivé à faire ça? Déjà que le coup de l’elfe était plutôt bizarre.

            -Salut Alice, dit-il en détachant chaque mot après avoir avalé sa bouchée.

            -Salut, acquiesçai-je en pointant le bol de fruit puis Caleb simultanément. C’est quoi ça? T’allais me le dire quand?

            -Héritage de mon père, et je voulais te le dire quand tu serais prête.

            -Ok, hochai-je la tête.

            Je ne sais plus quoi dire. En même temps, il n’y a plus grand-chose qui me choque. En à peine deux jours, j’apprends que j’ai un grand-père propriétaire de tout un domaine, meublé de dépendance et de chaînes de montagnes, qui héberge des créatures de mythe comme les fées et les pégases. Et maintenant, mon frère, que je ne connais que depuis quelques mois, possède des pouvoirs psychiques, héritage de son père magique, apparemment, et qui ne fait de lui que mon demi-frère.

            Les minutes qui suivirent furent très silencieuse et bizarre. Mal-à-l’aise devant Nellya, Beck et Caleb, je termine ma dernière gorgée de thé et me lève de ma chaise.

            -Je crois que je vais rentrer, m’adressai-je à Nellya. Ton thé était délicieux, merci.

            -Ce n’est rien.

            Je sors en trouvant Ika en train de brouter des violettes.

            -Ika!

            En me voyant, elle redresse la tête et se prépare à me suivre.

            -Alice! Appelle la voix de Caleb.

            Je me tourne vers lui.

            -Qu’est-ce qui ne va pas, reste.

            -Non, je suis fatiguée

            -Il est deux heures de l’après-midi.

            -Oui, bah, moi les silences, ça me fatigue.  

            Il s’approche un peu plus.

            -Il n’y a pas que ça. Dis-moi!

            -Pourquoi tu as changé de comportement quand tu m’a vue?

            -Je n’ai pas fait ça.

            -Oui, tu l’as fait. Je ne comprends pas, tu as honte de moi? Parce que je ne suis pas magique comme toi? Ç’est aussi pour ça que notre grand-père me déteste?

            -Alice, mais non.

            -Me prends pas pour idiote, j’ai entendu ce que vous avez dit. Il a dit que j’étais morte pour lui, que je n’étais pas comme vous et que je ne ferai jamais partie de sa famille.

            Pour la première fois depuis mon arrivée, je ressens plus de tristesse que de colère et les larmes commencent à me monter aux joues. Je me sens devenir rouge.

            -Je suis désolé pour ça, si tu savais. Écoute! Je n’ai pas honte, m’assure-t-il. Je ne suis habitué à avoir une petite sœur, j’ai envie de faire les choses bien. J’essaie d’être sérieux devant toi, d’être à l’affut. Tu viens d’arriver, tu n’en sais pas encore grand-chose sur cet endroit. C’est mon rôle, maintenant. Je veux juste te protéger au mieux.

            -Je ne t’ai pas demandé de le faire, je te sens faux. La seule fois où je t’ai vue te lâcher, c’est quand tu as fait mine de te battre avec Xal.

            -Pendant un instant, j’avais oublié que tu étais là, désolé.

            -Je ne veux pas que tu t’excuses. Si tu veux mon opinion, je préférerais même que tu oublies tout le temps. Je sais bien que t’ai pas habitué d’être un grand frère, mais moi, je ne suis pas habitué de côtoyer des gens qui font semblant. Sois juste toi, je t’en demande pas plus.

            Sa moue désolée fait place à un sourire chaleureux que je ne lui avais pas vu jusque-là.

            -D’accord! Dit-il simplement. Maintenant, reste encore un peu.

            -Non, j’ai déjà dit que je partais. Par contre, j’aimerais bien que tu me coach pour le tir à l’arc, ajoutai-je en lui rendant son sourire.

            -C’est vrai? Ça t’a plu? Me demande-t-il avec une pointe de fierté fraternelle dans la voix.

            -Oui.

            -Alors, avec grand plaisir. Rendez-vous tous les matins à 9h.