2. août, 2018

Partie 29

Je tiens le tranche-fil de mon arc dans ma main droite, le pouce bien coller contre ma bouche et ma main gauche se positionne sur la poignée, stabilisant la flèche. Je ferme mon œil droit pour mieux voir la cible. Le nez légèrement retroussé, j’ai l’impression d’être en proie à l’éternuement. Mes doigts pianotent une série de quatre coups sur la poignée. Je prends une grande bouffée d’air, puis relâche ma prise. Mon projectile court se loger entre le quatrième et le troisième cercle de la cible.

-Félicitation, tu t’améliores, remarque gaiement Caleb. Fais-en une autre.

Il me tend une autre flèche qui rejoint la précédente, mais cette fois, à l’intérieur du troisième cercle.

Je commence enfin à faire des progrès. J’arrive à m’habituer au domaine et aux gens qui y habitent. Petit à petit. Mon grand-père reste froid, mais cela me dérange moins. Je sens le pendentif en bois vert dans ma poche et ma poitrine se faire légère.

Je suis arrivée à la plateforme en courant et Caleb ne m’a pas posé de question. J’étais pourtant arrivé trois heures en retard. Il observe ma façon de me positionner, me corrige quand nécessaire. Il n’a pas l’air fâché. On dirait davantage de la contrariété, ou de l’inquiétude.

-Je suis désolé d’être arrivée en retard.  

Il me lance un regard entre l’amusement et le soupir.

-Tu es en vacance et encore en passe d’adaptation, je ne t’en veux pas.

-Mais on a passé un accord.

Il prend maintenant un air agacé.

-La seule chose qui m’a inquiété, c’est que je t’ai entendu quitter la résidence en douce et que ce matin quand je suis venu te chercher, tu n’étais toujours pas rentrée.

-Je suis désolé, dis-je.

Il pose sa main près de la mienne sur la poignée de l’arc.

-Descend un peu ta main.

Je m’exécute et tire à nouveau. La flèche atterrie sur la ligne du troisième anneau.

-Bravo, dit la voix de ma mère derrière mon dos.

Et je prends un autre projectile dans le carquois sans lui adressé un coup d’œil.

-Quand j’ai appris le tir, moi, je sifflotais chaque fois avant de lâcher la flèche.

-Salut, maman, dit Caleb en s’éloignant pour aller lui faire un câlin.   

À ce moment-là, j’aperçois mon grand-père sortir derrière moi et se diriger vers un autre archer en entraînement plus loin. Ils sourient. L’autre lui parle en riant. Il semble bien l’aimer, comme tout le monde le saluant sur son passage. Mais Alphonse ne fait que m’observer sévèrement. Comme si j’étais une tache incrustée sur le tableau de sa vie.

Machinalement et sans doute instinctivement, je me mets à siffloter, puis relâche ma prise sur la flèche qui s’enfonce pour la première fois en plein milieu de la cible.

Le cri fier de Cassandra retentit et Caleb revient pour me serrer l’épaule. Alphonse me fixe toujours sans broncher. Je lui rends immédiatement ce regard. Au bout de quelques secondes, mon corps commence à bouillir de rage et je laisse tomber mon arme sur la plateforme.

-Hey, s’exclame mon frère.

Je ne prends pas le temps de m’excuser et quitte l’entrainement à la course. En arrivant au garage, je prends la voiturette jusqu’à la clairière des pégases.

Ika ne prend pas beaucoup de temps à me rejoindre. Je la caresse tendrement en recouvrant son museau de baisers et de larmes de colère.  L’instant d’après, elle se couche dans l’herbe, me poussant à m’accroupir et elle me presse contre son cou sombre. Je me blottis et fini de verser les larmes qu’il me lassait de retenir. Qu’est-ce que tous ces gens ont que je n’ai pas? Je veux dire : qu’est-ce qui les rend si normal ou respectable ou digne aux yeux de mon grand-père? Qu’est-ce qui fait de moi une telle étrangère? Je le sais, moi. La magie. Nellya est une elfe. Beck communique apparemment avec les animaux. Caleb fait ses trucs de sorciers, de lévitation, je-ne-sais quel autre chose encore. Moi? Je n’ai rien de tout ça. Je suis différente et incertaine d’apprécier cette vérité.

Soudain, Ika desserre son étreinte et avance à ras du sol jusqu’à ce que son dos soit maintenant devant moi.

-Tu veux que je monte, c’est ça?

Elle secoue sa grosse tête noire et sa crinière vole à son rythme. J’en déduis que cela signifie «oui».

-Bon, comme tu veux.

Je me lève en reniflant et en passant ma paume sur mes yeux. Je me hisse sur son dos et m’accroche à sa crinière. Elle se lève à son tour en me balançant de tous les côtés. Elle crache un hennissement en piétinant la terre nerveusement. Elle déploie ses ailes et les ouvre en grand. Sous mes yeux ébahit, c’est un spectacle à la fois magnifique et à couper le souffle.

Puis, elle redresse ses ailes, les relâches, les redresses de nouveau et le battement d’aile suivant nous soulève du sol, poussant l’air violemment.