15. août, 2018

Partie 30

Après s’être élevée dans les airs, Ika m’a fait faire le tour du Domaine. Nous avons survolé la résidence, puis le village des dépendances, un autre coin de terre dont je ne connaissais pas encore l’existence, deux ou trois montagnes et collines supplémentaires. Nous sommes ensuite revenues vers la prairie en passant au-dessus du Lac Mouillé de mon mystérieux John Dos. Nageant tranquillement sous sa forme de dragon de mer. J’imagine que d’aussi haut on aurait du mal à apercevoir les remous produit par un simple être humain. 

Alors que je croyais notre balade terminé, Ika poursuit son chemin en nous ramenant à la limite du Domaine et nous faisant franchir cette sorte d’onde de chaleur que j’avais ressentie à mon arrivée.  Nous évoluons maintenant dans le seul monde que je connais vraiment, celui des humains. Celui ou j’ai grandis. Ika vole vers une direction mystère.

Après quelques heures de vol au-dessus de l’océan atlantique nous nous arrêtons environ à l’ouest de l’Amérique du Sud. Si je me remémore mes cours de géographie, nous devrions nous trouver en plein Brésil, près de Rio, ou quelque chose comme ça. Tout ce que j’arrive à me dire en ce moment, avec la fatigue du voyage dans le corps, c’est que ce sera long pour rentrer en Europe.

Nous surplombons une ville que j’arrive à peine à apercevoir sous la brume cotonneuse des nuages. Ika poursuit sa route plus loin, vers un endroit plus éloigné dans la forêt. Nous atteignons le sol en plongée rapide alors que la jument ailée attrape quelque chose avant d’atteindre le sol. Je descends de son dos les cheveux emmêlée par le vent. Je caresse sa crinière et sens sa mâchoire mastiquer.

-Qu’est-ce que tu manges-là, ma belle. J’espère que ce n’est pas toxique.

Elle avance un peu et frappe le sol du sabot près d’un arbre. Un objet tombe devant mes yeux et par réflexe instantané, je l’attrape en formant un bol avec mes mains. Je sais ce que c’est, pour en avoir déjà vu au marché Jean Talon de Montréal avec Buck, Diana, Élisa et les garçons. Une figue. Bien fraiche. Sa peau noire me laisse sceptique, mais j’ai trop faim et me laisse tenter.

J’arpente un peu la forêt avec ma compagne de voyage. Nous contournons avec mal les racines bien proéminentes sur la terre brésilienne. Les arbres se ressemblent tous. Sauf exceptions. Certains ont des formes originales. Pas du genre chien, théière et visage humain. Plus dans les styles torsadés, ondulés, gros et très maigres. Originales n’est pas le mot finalement, je dirais plus Diversifiées. Les racines semblent se mêlées entre elles et former un réseau complexe recouvrant une grande majorité de l’espace. Pour ne pas dire toute l’espace.

Ika s’amuse à voltiger autour de moi et je me contente de rire en jouant l’équilibriste sur les racines. Je crois que c’est ce dont j’avais besoin. Un moment pour décompresser. On dirait qu’Ika a su exactement quoi faire de mine triste. Elle a dû se dire : «Je vais la faire voyager assez longtemps pour épuiser ses larmes et sa colère avant de l’emmener dans un endroit isoler pour décompresser». C’est ce que je m’imagine. Elle est intelligente comme ça, ma pégase. Nous nous connaissons si peu pourtant. Elle sait déjà gérer mes états d’âme. Je ne suis pas convaincue de la technique cela dit. C’est amusant et relaxant la forêt, mais j’aurais très bien pu me contenter d’une forêt française. Ou juste un endroit isolé au sein du domaine. J’apprécie son effort, mais doute un tant soit peu de la nécessité de ce voyage.

J’entends un craquement soudain, des voix s’élèvent de plus loin. Je croyais cet endroit reculé. Il me prend une peur que l’on découvre l’existence d’Ika. Autant en vol, je n’étais pas inquiète, nous progression au-dessus des nuages. Autant au sol, maintenant, je ne me sens pas très confortable à cette idée. Tellement de chose pourrait arriver. Je me trouve, à cet instant, très négligente d’avoir laissé Ika sortir du Domaine. Les voix se rapprochent. Des voix chantantes.

-Merde, m’exclamai-je.

Je pousse Ika derrière un gros arbre pour la cacher. Les bruits viennent de la direction opposée.

-Ne bouge, ne hennis, ne tape du sabot sous aucun prétexte.

Je me redirige vers les voix qui perdent la distance. Un couple habillé en explorateur sort alors d’un figuier devant moi. En me voyant, ils s’arrêtent et me toisent d’un œil curieux.

La dame avance vers moi.

«Es inusual conocer a otras personas en esta parte del bosque.»

Je la regarde, décontenancée. Je n’ai fait qu’une année d’espagnol à l’école et je n’étais franchement pas la meilleure. Où se trouve Élisa dans ce genre de situation.

-Hum, no hablo espanol, parvins-je à articuler avec peine. Perdòn.

«Ho, no problemo, me dit-elle. Buenos dias.»

-Si!

Je n’ai rien compris, elle parlait trop rapidement, mais j’ai réussi à retrouver quelques notions dans le fond de ma tête. Le couple partit, je sens la tête d’ika me pousser dans le dos. Je me retourne pour la caresser et lui faire un baiser sur le nez, pleine de soulagement.

-On a eu chaud.

Alors que je laisse mon regard flotter sur mon environnement, mes yeux bloquent soudain sur un arbre plus imposant que les autres. Un figuier majestueux et inspirant le respect. Je lâche le nez de la pégase et me dirige vers ce monument de la nature. Son tronc est recouvert d’une mousse d’un vert très clair, mais prononcé. Un vert qui brille sous les rayons du soleil.

Je m’approche encore et comme hypnotisée, je pose ma main sur le tronc. Une douleur indescriptible déchire ma main d’un coup. Surprise, je tente de la retirer, mais je n’y arrive pas. Je commence alors à voir quelque chose me parcourir le bras. On dirait des racines. Elles sortent et creuse ma peau comme un vers sur une pomme. Les racines montent jusqu’à mes coudes puis épaules. Des larmes jaillissent de mes yeux. Je n’en veux pas. Je ne veux pas de ses trucs sur ma peau, peu importe ce dont il s’agit. La douleur se fait plus intense dans tout mon corps. Comme si chaque parcelle de moi était touchée par cette abomination. Au moment où je croyais que cette chose arriverait à me tuer, alors que je tire de toutes mes forces sur mon bras, j’arrive enfin à me détacher de cet arbre et l’équilibre me laissant tomber comme une vieille chaussette, je tombe violemment sur le sol recouvert de feuille. Je remarque finalement une chose dont je n’avais pas fait attention jusque-là. Toutes les racines autour de moi semblent se rejoindre par cet unique arbre.

Prise d’angoisse, je me mets à gratter mon bras comme une déranger, mais je sens déjà les filets de bois se stabiliser dans ma chair.