23. sept., 2018

Partie 31

Toujours assise dans l’herbe, les yeux baignés de larmes brulantes, Ika me pousse le bras avec sa tête, pleine de compassion.

            -Ne me colle pas, Ika. C’est toi qui m’as amenée ici. C’est ta faute tout ça.

            Je le dis, mais je n’ai pas la force de le penser. Je n’ai pas l’énergie de lui en vouloir. J’inspire, puis soupir. Ça me fait grimacer d’inconfort. Je sens les racines dans mon corps quand je respire.

            Ika se décale tristement. Je lui caresse le museau pour m’excuser.

            -Laisse tomber. Tout va bien, ma belle.

            Elle bas un peu des ailes et reviens se coller à moi, toute guillerette.

            Je regarde ma main parsemée de racines et j’ai un haut-le-cœur. J’étais jalouse de voir tous ces gens différents. De la magie égaillant leur vie. Appréciés par mon grand-père, alors que ma monotonie lui faisait horreur. On dit que l’on ne comprend la valeur de ce que l’on a que lorsqu’on l’a perdu. Voilà, c’est fait. J’ai perdu ma monotonie, mais je voudrais bien la récupérer maintenant.

            Je n’ai aucun envie d’apprendre à m’habituer à ma nouvelle condition. Pourtant je devrais. Ces racines font trop mal, pour me permettre de penser qu’elles ne sont que des fabrications de mon esprit. Et puis! Pourquoi cette magie est douloureuse pour moi et semble si merveilleuse pour les autres. C’est ce que je leur enviais, moi. Ce côté merveilleux de la magie. Je n’ai même pas l’impression d’être doté de magie, qui plus est. Cela ressemble d’avantage à une vieille malédiction qu’à autre chose. Je n’en veux pas. Je veux que mon bras reprenne son apparence et que tout ce bois quitte ma chair.

            Je passe ma paume sur mes joues pour sécher mes larmes et me redresse sur mes pieds en titubant.  En me dépliant le dos, une racine loger la s’étire, je la sens bouger, se déplier sous ma peau. Ika met sa tête sous mon ventre pour m’aider à me redresser. Je m’avance vers l’arbre. Il semble respirer. Enfler et désenfler. Comme un cœur battant. J’ose à peine y retoucher. Sentant comme des secousses sous mes pieds. Je recule d’un pas. Ika, curieuse, se met renifler la terre. Puis, j’ai un réflexe que je ne me connaissais pas du tout. Je retire mes chaussures, puis mes bas et laisse mon pied nu se recouvrir de terre. Des racines les recouvrent aussi.

            Soudainement, elles quittent mes pieds pour pénétrer la terre comme des foreuses. Je les sens s’accrocher à d’autres racines et chose étrange, je me sens connecter à celles-ci. J’arrive à percevoir l’oxygène et la sève circuler, semblables à du sang dans une veine. Je prends une grande inspiration, ma conscience suis le chemin des racines et se balade dans l’arbre librement. Le grand arbre qui m’effrayait. Le processus est si intensément douloureux que je pourrais en perdre complètement ma lucidité, mais c’est à la fois, si satisfaisant. Je m’imprègne de l’énergie de l’arbre qui m’étreint comme une seconde peau.

            Une image m’apparaît alors. Une ombre de tristesse. Un baiser de mélancolie. Des bras me serrant l’âme affectueusement. Un souffle fait trembler les racines de mes cheveux. Je ferme les yeux et laisse l’image venir à moi. Un jeune homme d’une vingtaine d’années. Ses cheveux bruns, ses yeux verts comme la forêt et ses traits carrés minutieusement dessinés me rappellent vaguement ma propre image dans le miroir. Ses yeux sont clos, mais sa voix s’immisce dans mon esprit.

            «Tu es venu à l’arbre, comme je l’ai fait avant toi, ma fille.»

            Je sentis une coulée d’eau humecter ma joue et s’assécher sur mes lèvres. Sa voix chaude emplit douloureusement mon cœur.

            «J’aurais tout sacrifié, pour te voir grandir près de moi, te consoler, te rassurer, te protéger de ce que nous sommes.»

            Je sens la tête d’Ika me pousser dans le dos. Sa langue me chatouiller le visage. Je n’y porte pas attention plus que cela. Je la sens inquiète et porte distraitement ma main à sa mâchoire.

            «Je suis persuadé que ta mère aura passé sa vie entière à le faire pour nous deux.»

            Oh, papa, pensais-je en sanglotant, si tu savais!

            «Nous ne sommes pas comme les autres, ma fille. Nous ne l’avons jamais été. Ni humains ni complètement magique comme les habitants des Domaines. Ce que nous sommes est précisément la raison pour laquelle je ne peux pas être près de toi aujourd’hui. Tu seras effrayée, tu voudras sans doute mourir, car notre pouvoir ne fait de bien qu’aux autres. Tu devras souffrir pour eux, car user de nos facultés sera infernal.»

            Mon visage commence à chauffer. Mon esprit le voit. Son sourire plein de douceur et de souffrance. Parfois, sa voix sanglote et mes pensées semblent se noyer dans une mer de larmes. Et puis, les racines de mes pieds me déchirent la peau. Mon corps me supplie de mettre un terme à cette expérience, mais mon cœur veut l’entendre parler encore. Je veux l’entendre parler encore. Pour toutes ses années où je n’ai fait qu’observer ses images silencieuses piégées dans des cadres photos. Son histoire m’effraie, mais le seul fait d’entendre sa voix m’hypnotise.

            «Notre lignée est essentiel à la survie de l’humanité. Je suis bien conscient qu’il s’agit là d’un immense cliché, mais ça n’est rien d’autre que la vérité.»

            J’exprime un petit rire sec à ces mots.

            «Toi, moi et ma mère avant moi, sommes les descendant direct de la lignée des Dames Nature.»

            Mon sourire s’évanouit de stupéfaction.

           «Seulement, notre rôle n’est pas de protéger l’humanité. Notre rôle est de protégée les êtres provenant de tous les mondes et dimensions parallèles qui prennent refuge sur la Terre et s’installent dans les différents domaines éparpillés dans le monde.»

           Sa voix. On dirait un message enregistré comme sur les répondeurs de téléphones.

          «C’est une grosse responsabilité et j’ai dû te la refiler le jour même de ta naissance.»

          Quoi? Pitié, je n’ai pas envie d’entendre la suite.

         «Deux Dames Nature ne peuvent coexister dans la même époque.»

         Non! Ça veut dire que…

        «Je garderai toujours un œil sur toi et c’est ce que j’ai toujours fait. Seulement, à la minute où tu es né, l’heure de ma mort fut sonnée.»

        Papa, j’ai tellement de chose à te raconter.

       «Et j’ai tellement de chose à écouter, ma princesse.»

       Je sourcillai. Tu entends ce que je dis? Papa… 

       Soudain, mon corps fut brutalement soulever de terre et je sentis les racines de mes pieds se rompre dans la terre. Je poussai un énorme cri en les sentant réintégrer mon corps et lacérer ma chair. Le contact se rompit. Je revins à moi-même, mais le sentiment d’avoir laissé mourir quelque chose dans l’arbre me prit dans l’âme. Une partie de moi.

       Assise sur le dos d’Ika, je finis par ouvrir les yeux et aperçois en bas le couple espagnol que j’avais vu plus tôt. Je voudrais me reconnecter à cet arbre et entendre mon père, lui parler. Et dire qu’il pouvait m’entendre et que je n’avais rien osé dire. Mais je comprends pourquoi Ika m’a séparé de l’arbre. Après avoir passé ma paume sur mes yeux pour sécher ce qu’il y restait de larme, je passai ma main humide sur le coup de la pégase.