17. oct., 2018

Partie 32

Les ailes d’Ika fouettent le vent et fait trembler les branches des arbres près du balcon de ma chambre. C’est le son de la pression exercée sur l’air qui m’a réveillé. Quoi que je ne dormais que d’un œil. Les racines de mon ventre n’ont cessé de bouger sous les secousses. Ika se pose sans discrétion sur le bois de la terrasse et je descends de son dos en glissant. Je lui donne un baiser sur son énorme nez, lui caresse légèrement le cou affectueusement, puis la libère de mon emprise. De ma chambre, je regarde la bête s’élever vers le ciel d’un mouvement majestueux et disparaitre de ma vue, dans la nuit. Une vision poétique qui m’a empêché de percevoir le bruit des pas de la personne qui sonne déjà à ma porte.

-Alice? Tu es là?

-J’arrive, criai-je en courant vers l’armoire pour attraper une robe de chambre et des pantoufles assez longues pour couvrir les nouvelles imperfections de mon corps.

Je ne sens pas prête à raconter ce qui est arrivé dans cette forêt. Je ne sais d’ailleurs pas vraiment comment expliquer les événements et faire en sorte qu’ils ne paraissent pas effrayants. J’ouvre la porte en tirant sur ma manche pour cacher ma main.

-Cassandra?

Elle me lança un regard mêlé à la fois d’inquiétude et de colère.

-Mais où est-ce que tu étais? J’étais morte d’inquiétude. Tu as disparu toute la journée.

Je la laisse entrer avec un sourire blasé et un soupir.

            -Je ne te dois rien.

            -Ça suffit. Tu me dois le respect.

            -Non. Toi, tu ne m’as pas respectée.

            -Je te l’ai dit. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi.

            -À oui, c’est vrai. Tu m’as laissé toute seule pour me protéger. Pourquoi ça ne me réconforte pas de le savoir?

            Elle prend une grande respiration, pense à ses prochains mots et entame un geste pour prendre mes mains dans les siennes. J’esquive et m’assied rapidement sur mon lit.

            -D’accord, capitule-t-elle en prenant place à mes côtés. Si je te disais que j’ai souffert le martyre, tu te sens mieux?

            -Oui!

            Autre grande respiration. Ce n’est pas du courage ou de la force que je vois dans ses yeux. C’est de la faiblesse et de la peur. Mais surtout, beaucoup de certitude.

            -Je suis désolé, Alice. Il n’existe pas un mot sur Terre qui ne soit assez puissant pour exprimer tout le regret que j’ai éprouvé à être séparé de toi. J’ai été inconsolable pendant des années. Et c’est pour ça que j’étais aussi contente quand un ami à moi de l’extérieur du domaine m’a dit que ma fille me cherchait. Et Caleb était si content de rencontrer sa petite sœur.

            Une larme à couler sur ma joue.

            -Tu lui as parlé de moi?

            -Tout le temps.

            Je baisse la tête. Est-ce vrai? Où le dit-elle seulement pour me consoler? Et si c’est vrai. J’ai été si stupide de croire qu’elle m’avait oublié. Je me sens ridicule. Par contre, ça n’efface pas tout. Une larme coule de ses yeux tremblants.

            -Et grand-père?

            Elle laisse s’échapper une longue et lourde respiration.

            -C’est compliquer, Alice.

            Je me crispe.

            -Il me haït.

            -Mais non, voyons.

            -C’est vrai? Lui dis-je sans pourtant exprimer la moindre espérance.

            -Il ne te connait pas, abdique-t-elle.

            -Toi non plus.

            -C’est ce que j’essaie de remédier.  

            Un moment passe et les mots nous manquent, mais ma mère finit par briser le silence.

            -Je t’aime tellement, ma chérie.

            Ma voix se brise sous le choc de cette phrase et je tente d’empêcher mes mains de trembler, en vain.

            -Tu pleurs? Demande-t-elle en s’approchant pour me serrer dans ses bras.

            Voilà. Je crois que c’est précisément ce dont j’avais besoin. Onze à croire que j’avais fait quelque chose de mal pour qu’elle me laisse tomber. Croire qu’elle ne m’aimait pas. Et cette scène. Une mère et sa fille se prenant dans leur bras en se disant qu’elles s’aiment. C’est ce que je veux. C’est ce que je voulais. Pendant un bref instant, et c’est ce que je pensais ne jamais être en mesure de faire, je fais flamber dans ma tête toute ces années solitude, de haine, de peine. Un moment magique. Nos corps serrés l’un contre l’autre dans une sorte de cocon d’amour maternel. Celui qui m’a manqué.

            Mais alors que j’aimerais l’accueillir dans mes bras, une racine se déplace dans mon cou et me rappel à l’ordre. Si elle me touche, je lui devrai lui expliquer ma journée. Je devrai la confronter à propos de mon père, de ses mensonges à elle. Un problème à la fois. Ce n’est pas le moment de tout gâcher. Et puis, je ne suis pas prête. J’ai envie de garder notre magie pour moi plus longtemps.

            Je me décale et aperçois à peine sa déception au moment de détourner les yeux. Elle se fige.

            -Je suis désolé. J’aimerais être seule.

            -Je comprends, me répond-t-elle interdite avant de se retourner et de se diriger vers la sortie.

            J’hésite un moment, attendant avec mal qu’elle sorte enfin de ma chambre. Les mots s’échappent soudain de ma bouche comme l’eau d’une fontaine. Incontrôlables.

            -Je pensais que tu avais arrêté de m’aimer. Que c’était à cause de moi que tu étais partit. Que tu ne voulais plus de moi.

            -Jamais.

            Je freine son geste de ma main immaculée quand elle revient vers moi, le regard dans l’eau.

            -Moi aussi je t’aime, maman.

            J’ouvre les yeux et c’est son sourire triste et baigné d’amour qui écrase mes doutes sur elle et me réconforte.

            Nous sommes ensuite restées là, immobiles, à nous fixer mutuellement pendant un bon moment.